{"id":328,"date":"2026-05-20T08:21:15","date_gmt":"2026-05-20T06:21:15","guid":{"rendered":"https:\/\/guillaumecamuset.fr\/?p=328"},"modified":"2026-06-01T06:52:22","modified_gmt":"2026-06-01T04:52:22","slug":"savoir-mourir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/guillaumecamuset.fr\/index.php\/2026\/05\/20\/savoir-mourir\/","title":{"rendered":"Savoir mourir (et triangle p\u00e9dagogique)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&#8217;id\u00e9e du \u00ab savoir mourir \u00bb m&#8217;est venu \u00e0 la lecture d&#8217;une litt\u00e9rature bouddhiste<sup data-fn=\"99e0c604-bd0a-4d60-8656-46ca17257d9a\" class=\"fn\"><a href=\"#99e0c604-bd0a-4d60-8656-46ca17257d9a\" id=\"99e0c604-bd0a-4d60-8656-46ca17257d9a-link\">1<\/a><\/sup>.&nbsp;Dans ces textes, les auteurs reviennent sur l&#8217;id\u00e9e de r\u00e9incarnation et d\u00e9fendent l&#8217;id\u00e9e que nous l&#8217;avons fantasm\u00e9e et d\u00e9form\u00e9e. Une parole attribu\u00e9e au Bouddha Shakyamuni pourrait se r\u00e9sumer ainsi : \u00ab Nous mourrons tous chaque soirs pour renaitre chaque matin. \u00bb.&nbsp;Il est possible de voir la r\u00e9incarnation non comme une vie apr\u00e8s la mort mais bien un processus permanent inh\u00e9rent au fait d&#8217;\u00eatre en vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors oui, des hindouistes et des bouddhistes ont bien d\u00e9velopp\u00e9 l&#8217;id\u00e9e de sa\u1e43s\u0101ra : une roue \u00e9ternelle, sans d\u00e9but ni fin, faites de moult r\u00e9incarnations.&nbsp;En ce sens, il y aurait bien mort du corps et re-incarnation. Simplement, mon int\u00e9r\u00eat ici n&#8217;est pas de r\u00e9fl\u00e9chir les croyances de X ou Y culture mais plut\u00f4t de t\u00e9moigner d&#8217;une r\u00e9sonance d&#8217;une philosophie ancestrale avec mes enjeux contemporains. Je ne sais \u00e0 quel point mes quelques lectures adolescentes de Jiddu Krishnamurti m&#8217;ont influenc\u00e9 en ce sens.&nbsp;Je les cite par honn\u00eatet\u00e9 intellectuel ; je me souviens d&#8217;un Krishnamurti utilisant des croyances hindouistes\/bouddhistes tout en les sortant de tout cadre religieux, comme pratiques de philosophie. Je ne peux s\u00e9rieusement en dire plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&#8217;est plut\u00f4t en lisant Jean Houssaye que les propos du Bouddha Shakyamuni ont r\u00e9sonn\u00e9 en moi. Je veux particuli\u00e8rement parler ici du <a href=\"https:\/\/stm.cairn.info\/revue-recherche-en-soins-infirmiers-1994-3-page-10?lang=fr\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/stm.cairn.info\/revue-recherche-en-soins-infirmiers-1994-3-page-10?lang=fr\">triangle p\u00e9dagogique<\/a><sup data-fn=\"7bc587ff-c935-4f37-804b-81f9496d4ecd\" class=\"fn\"><a href=\"#7bc587ff-c935-4f37-804b-81f9496d4ecd\" id=\"7bc587ff-c935-4f37-804b-81f9496d4ecd-link\">2<\/a><\/sup> d\u00e9velopp\u00e9 par Jean Houssaye d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1980. Pour r\u00e9sumer, en citant directement Houssaye : \u00ab La situation p\u00e9dagogique peut \u00eatre d\u00e9finie comme un triangle compos\u00e9 de trois \u00e9l\u00e9ments, le savoir, le professeur et les \u00e9l\u00e8ves, dont deux se constituent comme sujets tandis que le troisi\u00e8me doit accepter la place du mort ou, \u00e0 d\u00e9faut, se mettre \u00e0 faire le fou. \u00bb<sup data-fn=\"99c1aa1f-51fe-4b5d-9c68-0532b675c791\" class=\"fn\"><a href=\"#99c1aa1f-51fe-4b5d-9c68-0532b675c791\" id=\"99c1aa1f-51fe-4b5d-9c68-0532b675c791-link\">3<\/a><\/sup>. Pour ma part, j&#8217;utiliserai davantage les termes \u00ab enseignant\u00b7e \u00bb et \u00ab apprenant\u00b7e \u00bb mais cela ne change rien.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00c9cart par Jean Houssaye et son triangle p\u00e9dagogique<\/h2>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"809\" height=\"540\" src=\"https:\/\/guillaumecamuset.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/image-2.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-440\" style=\"aspect-ratio:1.4981729412421398;width:351px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/guillaumecamuset.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/image-2.png 809w, https:\/\/guillaumecamuset.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/image-2-300x200.png 300w, https:\/\/guillaumecamuset.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/image-2-768x513.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 809px) 100vw, 809px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Triangle p\u00e9dagogique de Jean Houssaye, mis en ligne par Sullivan Koch : <a href=\"https:\/\/www.researchgate.net\/figure\/Triangle-pedagogique-Houssaye-2000_fig3_337104114\">https:\/\/www.researchgate.net\/figure\/Triangle-pedagogique-Houssaye-2000_fig3_337104114<\/a><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On peut voir le triangle comme une mod\u00e9lisation tournante : selon quelle est la base, le processus principal n&#8217;est pas le m\u00eame. Le processus \u00ab Former \u00bb se base sur une relation enseignant\u00b7e &#8211; apprenant\u00b7e de premier plan.&nbsp;Le savoir vis\u00e9 est mis au second plan. Le processus \u00ab Enseigner \u00bb met au second plan l&#8217;apprenant\u00b7e afin de mettre en avant l&#8217;enseignant\u00b7e dans sa relation au(x) savoir(s). Le processus \u00ab Apprendre \u00bb quant \u00e0 lui met en avant l&#8217;apprenant\u00b7e dans sa relation avec du savoir, l&#8217;enseignant\u00b7e ayant un r\u00f4le plus mineur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Houssaye utilise une m\u00e9taphore du <em>bridge <\/em>afin d&#8217;illustrer cette notion de premier plan\/second plan.&nbsp;Il ne s&#8217;agit pas de se focaliser sur la relation basique et d&#8217;oublier voire d&#8217;exclure le troisi\u00e8me terme.&nbsp;Ce troisi\u00e8me terme doit jouer \u00ab le mort \u00bb :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mort, \u00e0 l&#8217;inverse, c&#8217;est celui qui a \u00e9tabli un trou dans les relations, que je ne peux plus reconna\u00eetre comme sujet (sinon sous des formes d\u00e9tourn\u00e9es), qui ne peut plus me constituer comme sujet. Son mode de pr\u00e9sence tient plus de l&#8217;absence que de la r\u00e9ciprocit\u00e9. En allant plus loin, le mort dont il est question ici est le mort du jeu de bridge&nbsp;: un des joueurs doit en effet y tenir la place du mort. Autrement dit, ses cartes sont \u00e9tal\u00e9es sur la table et on le fait jouer plus qu&#8217;il ne joue. Mais son r\u00f4le est indispensable car, sans lui, il n&#8217;y a plus de jeu. Voici donc quelqu&#8217;un dont on ne peut pas se passe mais qui ne peut jouer qu&#8217;en mineur&nbsp;: sa place dans la partie est constamment assign\u00e9e, d\u00e9finie et d\u00e9roul\u00e9e par les autres, v\u00e9ritables sujets de la situation.<sup data-fn=\"00fab392-8b04-4462-b491-a8a12c865956\" class=\"fn\"><a href=\"#00fab392-8b04-4462-b491-a8a12c865956\" id=\"00fab392-8b04-4462-b491-a8a12c865956-link\">4<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une d\u00e9rive soulev\u00e9e par Jean Houssaye serait que ce mort devienne \u00ab fou \u00bb :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quant au fou, c&#8217;est celui qui r\u00e9cuse les termes du langage et du fonctionnement communs. De ce fait, je ne peux pas le reconna\u00eetre comme sujet, je ne peux plus \u00e9tablir de relations privil\u00e9gi\u00e9es avec lui&nbsp;; il refuse en quelque sorte de me permettre de me constituer comme sujet. Il a perdu les r\u00e8gles de l&#8217;entendement commun et il le fait savoir, perturbant le jeu ordinaire, engendrant des situations difficilement contr\u00f4lables car elles bafouent les modes accept\u00e9s de la reconnaissance.<sup data-fn=\"f6489bbf-ba12-4073-af3c-b986b37ea030\" class=\"fn\"><a href=\"#f6489bbf-ba12-4073-af3c-b986b37ea030\" id=\"f6489bbf-ba12-4073-af3c-b986b37ea030-link\">5<\/a><\/sup>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon ce que l&#8217;on choisit comme base et \u00e0 quel terme on demande de jouer le mort, diverses p\u00e9dagogies peuvent se d\u00e9velopper.&nbsp;Une autre mod\u00e9lisation illustre la place de diff\u00e9rentes p\u00e9dagogies :<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"237\" height=\"205\" src=\"https:\/\/guillaumecamuset.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/image-4.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-443\" style=\"aspect-ratio:1.1560619548635997;width:312px;height:auto\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">dans Houssaye (1994), p. 15<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>(1) la p\u00e9dagogie traditionnelle a comme base le rapport enseignant\u00b7e &#8211; savoir et met avant tout le savoir en avant<\/li>\n\n\n\n<li>(2) \u00ab le cours vivant \u00bb est un id\u00e9al que recherche beaucoup d&#8217;enseignant\u00b7e (moi compris) o\u00f9 la base reste la relation enseignant\u00b7e &#8211; savoir mais o\u00f9 cette relation s&#8217;ouvre sur la relation interhumaine enseignant\u00b7e &#8211; apprenant\u00b7e afin de favoriser l&#8217;appropriation dudit savoir<\/li>\n\n\n\n<li>(3) se positionne ici des p\u00e9dagogies vari\u00e9es (notamment celles de Alexander S. Neill, Anton Makarenko ou Janusz Korczak) qui mettent en avant une relation enseignant\u00b7e &#8211; apprenant\u00b7e plus grande dans la vie quotidienne tout en utilisant des formes classiques lorsqu&#8217;il s&#8217;agit de \u00ab faire cours\/classe \u00bb<\/li>\n\n\n\n<li>(4) les p\u00e9dagogies institutionnelles et\/ou non-directives se basent avant tout sur la relation interhumaine (enseignant\u00b7e &#8211; apprenant\u00b7e) mais organisent des instances o\u00f9 cette relation vient \u00eatre contr\u00f4l\u00e9e par le collectif et o\u00f9 l&#8217;objectif final est la lib\u00e9ration de l&#8217;apprenant\u00b7e par une autonomie de relation au(x) savoir(s)<\/li>\n\n\n\n<li>(5) la p\u00e9dagogie dite \u00ab Freinet \u00bb repr\u00e9sente cet angle : les apprenant\u00b7es sont mis\u00b7es le plus possible en position d&#8217;autonomie.&nbsp;Pourtant l&#8217;enseignant\u00b7e ne dispara\u00eet pas et reste une personne ressource, toujours accessible et disponible pour s\u00e9curiser et accompagner le geste d&#8217;apprentissage.<\/li>\n\n\n\n<li>(6) Houssaye loge ici des p\u00e9dagogies assist\u00e9es par ordinateur o\u00f9 l&#8217;autonomie de l&#8217;apprenant\u00b7e est fondamental puisqu&#8217;iel est seul\u00b7e face \u00e0 un objet. Pourtant le mode d&#8217;administration du savoir est descendant, l&#8217;apprenant\u00b7e se retrouve \u00e0 devoir justifier des r\u00e9ponses face \u00e0 un tout-sachant.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le mort, le fou et le savoir mourir<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&#8217;en reviens ici \u00e0 mon \u00ab savoir mourir \u00bb. La fluidit\u00e9 sur la notion de mort apport\u00e9e par le bouddhisme et la place du mort dans le triangle p\u00e9dagogie d&#8217;Houssaye a produit cette connexion chez moi&#8230; mais pas que : il m&#8217;est possible de r\u00e9diger une bonne partie de cet article gr\u00e2ce aux \u00e9changes que j&#8217;ai eu avec L\u00e9a Lauer lors de l&#8217;accompagnement de son m\u00e9moire de DEES<sup data-fn=\"84d1373a-84c8-469b-a780-f356358051c4\" class=\"fn\"><a href=\"#84d1373a-84c8-469b-a780-f356358051c4\" id=\"84d1373a-84c8-469b-a780-f356358051c4-link\">6<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le savoir mourir, dans nos \u00e9changes, nous est apparu comme une v\u00e9ritable comp\u00e9tence lorsque l&#8217;on parle de p\u00e9dagogie (enseignante ou d&#8217;accompagnement en travail social). Elle pourrait se traduire comme : \u00eatre pr\u00eat\u00b7e \u00e0 son propre deuil. \u00c9videmment, \u00eatre pr\u00e9par\u00e9\u00b7e \u00e0 son propre deuil n&#8217;est pas \u00e0 s&#8217;entendre ici au sens premier.&nbsp;Personne ne va mourir ! Du moins pas corporellement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que l&#8217;on a trouv\u00e9 d&#8217;int\u00e9ressant dans notre r\u00e9flexion c&#8217;est davantage de d\u00e9finir le \u00ab savoir mourir \u00bb par la capacit\u00e9 de son propre deuil social : \u00eatre \u00e0 l&#8217;aise avec sa propre finitude dans les relations, sous peine de devenir encombrant. On peut ainsi mourir dans sa relation \u00e0 l&#8217;Autre. On peut mourir aussi dans sa relation \u00e0 soi-m\u00eame. Dans l&#8217;accompagnement, <em>il faut<\/em> mourir deux fois : la premi\u00e8re, \u00e0 nous-m\u00eame, pour accepter le d\u00e9calage que demande toute relation humaine transformatrice (d&#8217;autant plus en cas d&#8217;interculturalit\u00e9), la deuxi\u00e8me, dans la relation \u00e0 l&#8217;accompagn\u00e9\u00b7e : pour l&#8217;autonomiser. C&#8217;est accepter une fluidit\u00e9 de <em>support n\u00e9cessaire \u00e0 l&#8217;accompagnement<\/em> (que l&#8217;on soit enseignant\u00b7e ou \u00e9ducateur\u00b7ice) \u00e0 \u00ab jouer <em>la place du mort<\/em> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous reprenons toutefois l&#8217;avertissement de Jean Houssaye : il faut jouer le mort mais prendre garde \u00e0 ne pas devenir le fou. La place du mort est une posture, non une imposture. Elle est le retrait du quotidien de l&#8217;autre sans en dispara\u00eetre tout \u00e0 fait.&nbsp;Un\u00b7e p\u00e9dagogue qui ne laisse absolument rien en m\u00e9moire de ses accompagn\u00e9\u00b7es est-iel un\u00b7e bon p\u00e9dagogue ?<sup data-fn=\"9b7b81b5-3973-4c36-8964-a762e50317b9\" class=\"fn\"><a href=\"#9b7b81b5-3973-4c36-8964-a762e50317b9\" id=\"9b7b81b5-3973-4c36-8964-a762e50317b9-link\">7<\/a><\/sup> Pour pousser la m\u00e9taphore, il s&#8217;agit de devenir une tombe ; un potentiel espace de recueil, de soutien affectif o\u00f9 l&#8217;endeuill\u00e9\u00b7e est seul\u00b7e sujet de l&#8217;affaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un d\u00e9bat s&#8217;est organis\u00e9 autour de cette \u00ab tombe \u00bb.&nbsp;Dans un cimeti\u00e8re, on peut aller voir une tombe mat\u00e9rielle.&nbsp;Elle peut devenir un artefact support \u00e0 nos projections mais nous fantasmons bien l\u00e6 mort\u00b7e.&nbsp;\u00ab Les morts sont tous de braves types \u00bb dit Georges Brassens dans <em>Le temps pass\u00e9<\/em> (1961). Dans le cas d&#8217;une mort dans un accompagnement, notre ex-accompagn\u00e9\u00b7e nous fantasme et id\u00e9alise, nous devenons le \u00ab brave type \u00bb de Brassens. Cependant, \u00e0 l&#8217;inverse de la tombe, il est toujours possible \u00e0 l&#8217;accompagn\u00e9\u00b7e de nous trouver et de relationner avec nous. Que faire ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;il y a une technicit\u00e9, il nous semble, invisibilis\u00e9e dans la place du mort.&nbsp;Jouer le mort n&#8217;est pas de tout repos.&nbsp;Il faut toujours \u00e9viter de prendre la place du fou. Ici devenir fou serait souhaiter une immortalit\u00e9 de plaisir : continuer une relation co\u00fbte que co\u00fbte, pour le plaisir qu&#8217;elle nous procure.&nbsp;C&#8217;est vampiriser notre accompagn\u00e9\u00b7e davantage que l&#8217;autonomiser. Des \u00e9ducatrices en poste en protection de l&#8217;enfance ont pu nous tenir des propos r\u00e9sumables en : \u00ab Mais si il\/elle n&#8217;a plus besoin de moi, je n&#8217;ai plus de boulot ! \u00bb. Mat\u00e9riellement, cela peut \u00eatre angoissant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&#8217;est l\u00e0 que le bouddhisme m&#8217;a personnellement aid\u00e9.&nbsp;Je meurs dans cette relation pour renaitre dans une autre.&nbsp;Je meurs en tant que cette version de moi pour renaitre dans une autre.&nbsp;La mort n&#8217;est pas la fin d\u00e9finitive mais peut-\u00eatre un recommencement <em>ailleurs.<\/em> La fin d&#8217;un accompagnement n&#8217;est jamais que le d\u00e9but d&#8217;un autre, apr\u00e8s le deuil et le chagrin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De nos observations conjointes, que ce soit dans les m\u00e9tiers de l&#8217;\u00e9ducation sp\u00e9cialis\u00e9e, de l&#8217;enseignement ou de la formation, L\u00e9a et moi sommes d&#8217;accord : les professionnel\u00b7les semblent accepter assez mal leur finitude.&nbsp;<em>Ecce homo<\/em><sup data-fn=\"b97bf319-044e-4a96-93e4-75d841142af8\" class=\"fn\"><a href=\"#b97bf319-044e-4a96-93e4-75d841142af8\" id=\"b97bf319-044e-4a96-93e4-75d841142af8-link\">8<\/a><\/sup>. Nous travaillons dans les rares m\u00e9tiers o\u00f9 nous avons atteint notre but quand nous ne servons plus \u00e0 rien. C&#8217;est dur et cela nous semble aller contre des \u00e9l\u00e9ments constitutifs de l&#8217;humanit\u00e9 : d\u00e9sirabilit\u00e9 sociale, n\u00e9cessit\u00e9 de se sentir utile \u00e0 l&#8217;Autre, n\u00e9cessit\u00e9 de participer \u00e0 un corps collectif, grisance et valorisation dans ma place d&#8217;aidant\u00b7e, d&#8217;accompagnant\u00b7e, d&#8217;enseignant\u00b7e&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me souviens que nous avions une fois fait le lien avec l&#8217;attachement maternel.&nbsp;Nous rions en \u00e9voquant nos mamans (ou d&#8217;autres) qui sont en r\u00e9elles difficult\u00e9s pour percevoir leur enfant dans sa r\u00e9alit\u00e9 actuelle.&nbsp;C&#8217;est comme si nos mamans avaient en permanence 5 \u00e0 10 ans de retard sur qui nous sommes actuellement.&nbsp;Je ne suis pas parent et ne serais jamais une m\u00e8re mais je peux imaginer qu&#8217;il ne doit pas \u00eatre ais\u00e9 de faire le deuil de son enfant pour retrouver un\u00b7e adolescent\u00b7e \u00e0 la maison.&nbsp;Comme cela doit \u00eatre \u00e9mouvant de faire le deuil de son ado pour l\u00e6 laisser devenir un\u00b7e adulte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant le \u00ab savoir mourir \u00bb nous semble profond\u00e9ment am\u00e9liorer nos relations (d&#8217;accompagnement).&nbsp;C&#8217;est parce que nous produisons un travail \u00e9motionnel, sur nous-m\u00eame, que nous cherchons \u00e0 accepter qu&#8217;une relation continue sans nous ou sans un nous\/je\/lui\/elle d\u00e9sormais r\u00e9volu, d\u00e9j\u00e0 mort mais que nous aimons \u00e0 garder en souvenir. \u00ab Se lib\u00e9rer du connu \u00bb \u00e9crivait Jiddu Krishnamurti. \u00ab Savoir mourir \u00bb voire \u00ab laisser mourir \u00bb c&#8217;est \u00eatre sinc\u00e8rement \u00e0 l&#8217;aise avec l&#8217;id\u00e9e de nos r\u00e9volutions permanentes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour L\u00e9a Lauer et moi-m\u00eame c&#8217;est une condition <em>sine qua none<\/em> pour d\u00e9velopper des p\u00e9dagogies du <em>care, <\/em>de la proximit\u00e9, par l&#8217;intime sans en devenir encombrant\u00b7e. L&#8217;<a href=\"https:\/\/guillaumecamuset.fr\/index.php\/2026\/04\/23\/amicalite\/\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/guillaumecamuset.fr\/index.php\/2026\/04\/23\/amicalite\/\">amicalit\u00e9<\/a> se diff\u00e9rencie ici de l&#8217;amiti\u00e9 : elle est un outil professionnel au service de l&#8217;accompagnement et ne fait surtout pas passer la relation avant, comme finalit\u00e9 intrins\u00e8que. Je vois \u00e9galement des liens avec la Communication Non-Violente ou toutes les propositions de <em>care <\/em>autour du consentement : si l&#8217;autre ne consent \u00e0 ma pr\u00e9sence, alors je l&#8217;encombre, je l&#8217;envahis. Je deviens fou \u00e0 refuser d&#8217;\u00eatre mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D&#8217;autres chercheurs et\/ou chercheuses pourront documenter bien mieux que moi en quoi une socio-histoire du travail social pourrait expliquer cela.&nbsp;Mon hypoth\u00e8se est que la loi 2002-2 souvent cit\u00e9e, qui demande de mettre l&#8217;usager\u00b7e au centre de l&#8217;accompagnement, de partir de ses demandes et d\u00e9sirs est une nouveaut\u00e9 encore mal dig\u00e9r\u00e9e par le travail social.&nbsp;Pendant des si\u00e8cles, avant les ann\u00e9es 1990, les travailleuses du social (et peut \u00eatre quelques travailleurs) avaient une attitude toute autre : la colonisation des d\u00e9muni\u00b7es. \u00ab Je t&#8217;aide car tu ne sais\/peux t&#8217;aider toi-m\u00eame \u00bb ainsi <em>je<\/em> d\u00e9cide ce qui est bon pour toi selon les bonnes m\u0153urs sociales que <em>je <\/em>maitrise. Je crois qu&#8217;on ne fait pas oublier des si\u00e8cles de tradition d&#8217;une profession en une g\u00e9n\u00e9ration, surtout dans un monde qui n&#8217;en a pas fini avec les logiques colonisatrices.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n<ol class=\"wp-block-footnotes has-small-font-size\"><li id=\"99e0c604-bd0a-4d60-8656-46ca17257d9a\">Rahula, W. (2014). <em>L\u2019enseignement du Bouddha : d\u2019apr\u00e8s les textes les plus anciens. <\/em>Points.<br>Warner, B. (2021). <em>Assieds-toi et tais-toi. <\/em>Almora. <a href=\"#99e0c604-bd0a-4d60-8656-46ca17257d9a-link\" aria-label=\"Jump to footnote reference 1\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"7bc587ff-c935-4f37-804b-81f9496d4ecd\">Houssaye, J. (1994). Le triangle p\u00e9dagogique ou comment comprendre la situation p\u00e9dagogique. <em>Recherche en soins infirmiers, <\/em>N\u00b038, p. 10-19. DOI : 10.3917\/rsi.038.0010<br>On peut aussi lire <em>La p\u00e9dagogie : une encyclop\u00e9die pour aujourd&#8217;hui <\/em>(2013) : c&#8217;est un ouvrage collectif dirig\u00e9 par Jean Houssaye qui est enti\u00e8rement organis\u00e9 autour du concept de triangle p\u00e9dagogique et des trois processus.  <a href=\"#7bc587ff-c935-4f37-804b-81f9496d4ecd-link\" aria-label=\"Jump to footnote reference 2\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"99c1aa1f-51fe-4b5d-9c68-0532b675c791\">Houssaye, J. (dir.) (2013). <em>La p\u00e9dagogie : une encyclop\u00e9die pour aujourd&#8217;hui. <\/em>\u00c9diteur ESF. p. 15. <a href=\"#99c1aa1f-51fe-4b5d-9c68-0532b675c791-link\" aria-label=\"Jump to footnote reference 3\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"00fab392-8b04-4462-b491-a8a12c865956\">ibid., p. 15. <a href=\"#00fab392-8b04-4462-b491-a8a12c865956-link\" aria-label=\"Jump to footnote reference 4\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"f6489bbf-ba12-4073-af3c-b986b37ea030\">ibid., p. 15. <a href=\"#f6489bbf-ba12-4073-af3c-b986b37ea030-link\" aria-label=\"Jump to footnote reference 5\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"84d1373a-84c8-469b-a780-f356358051c4\">Dipl\u00f4me d&#8217;\u00c9tat d&#8217;\u00c9ducateur\u00b7ice sp\u00e9cialis\u00e9\u00b7e <a href=\"#84d1373a-84c8-469b-a780-f356358051c4-link\" aria-label=\"Jump to footnote reference 6\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"9b7b81b5-3973-4c36-8964-a762e50317b9\">C&#8217;est une sinc\u00e8re question ouverte qui a fait beau d\u00e9bat avec des coll\u00e8gues. <a href=\"#9b7b81b5-3973-4c36-8964-a762e50317b9-link\" aria-label=\"Jump to footnote reference 7\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"b97bf319-044e-4a96-93e4-75d841142af8\"><em>Ecce homo<\/em> signifie litt\u00e9ralement \u00ab Voici l&#8217;Homme \u00bb. C&#8217;est une locution reprise notamment par Friedrich Nietzsche (dans un livre paru initialement en 1908) afin de nous <a href=\"https:\/\/guillaumecamuset.fr\/index.php\/2026\/05\/13\/humiliation-un-eloge\/\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/guillaumecamuset.fr\/index.php\/2026\/05\/13\/humiliation-un-eloge\/\">humilier<\/a>, dans le bon sens. C&#8217;est-\u00e0-dire nous ramener \u00e0 ce qui fait de nous des humain\u00b7es, mat\u00e9riellement, en dehors de toute id\u00e9ologie de noblesse. <a href=\"#b97bf319-044e-4a96-93e4-75d841142af8-link\" aria-label=\"Jump to footnote reference 8\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><\/ol>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;id\u00e9e du \u00ab savoir mourir \u00bb m&#8217;est venu \u00e0 la lecture d&#8217;une litt\u00e9rature bouddhiste.&nbsp;Dans ces textes, les auteurs reviennent sur l&#8217;id\u00e9e de r\u00e9incarnation et d\u00e9fendent l&#8217;id\u00e9e que nous l&#8217;avons fantasm\u00e9e et d\u00e9form\u00e9e. Une parole attribu\u00e9e au Bouddha Shakyamuni pourrait se r\u00e9sumer ainsi : \u00ab Nous mourrons tous chaque soirs pour renaitre chaque matin. \u00bb.&nbsp;Il est [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"[{\"content\":\"Rahula, W. (2014). <em>L\u2019enseignement du Bouddha : d\u2019apr\u00e8s les textes les plus anciens. <\/em>Points.<br>Warner, B. (2021). <em>Assieds-toi et tais-toi. <\/em>Almora.\",\"id\":\"99e0c604-bd0a-4d60-8656-46ca17257d9a\"},{\"content\":\"Houssaye, J. (1994). Le triangle p\u00e9dagogique ou comment comprendre la situation p\u00e9dagogique. <em>Recherche en soins infirmiers, <\/em>N\u00b038, p. 10-19. 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