Initialement écrit en mai 2026, cet article a été mis à jour le lendemain de la conférence de François Gonon à l’IRTS de Nancy le 04/06/2026.
Dans mes milieux, il y a un terme que l’on utilise avec un fond péjoratif voire méprisant : les « sciences du cerveau ». Le reproche principal n’est plus très original, je crois ; réduire les comportements et troubles humains au simple cerveau ouvre la voie à une pharmaco-psychiatrie toute puissante et ferme la porte à pas mal de thèses en sciences sociales. Dis autrement : nous sommes face à une nouvelle forme d’essentialisation : une cérébralisation.
Sauf que, ce qui commence à m’agacer, c’est que mes collègues qui développent ces hypothèses semblent n’avoir jamais lu ni entendu de « scientifiques du cerveau ». Oui, on peut légitimement s’inquiéter de cette dérive. Je ne la minimise pas : elle me semble bien réelle. À titre personnel ou familial, j’ai pu avoir à faire avec des psychiatres tout à fait agaçants dans leur compréhension étriquée de la psychologie ou leur manière de percevoir les patient·es. Ceci dit, le reproche pourrait être distribué à bon nombre de médecins et psychologues se revendiquant pourtant de « la relation contenante » ou d’une éthique (sous-entendu : que n’aurait pas les psychiatres, les neuropsychologues et les cognitivistes).
J’appelle néanmoins à un peu de nuances et d’entente. Peut-être que c’est moi qui évolue dans un microcosme trempé de sciences sociales, pourtant, j’ai lu/écouté des gens comme Lionel Naccache, François Gonon, Samah Karaki ou encore Albert Moukheiber. J’ai erré passant d’articles en articles d’auteurs et d’autrices psychiatres, neuropsychologues ou biologistes que j’ai oublié (désolé…). Il me semble être un consensus chez elles et eux que le cerveau n’existe pas seul et n’est pas un « empire dans un empire »1. Il y a un pas entamé des scientifiques « du cerveau » vers les sciences sociales. J’aimerais leur rendre la pareille.
En soit, je n’ai pas lu de « scientifique du cerveau » profondément anti-sciences sociales. Il y a des scientistes qui critiquent les épistémologies des sciences sociales et souhaiteraient plus de résultats contrôlés, vérifiés, avec une meilleure reproductibilité. C’est vrai. Et je dirais même que leurs arguments sont tout à fait cohérents. Cela nous renvoie au débat contemporain sur la définition de « science ».
Cependant, fusionner ces scientistes avec l’ensemble des scientifiques travaillant en psychologie cognitive ou en neuropsychologie me semble être, au mieux, un biais ou une erreur ; au pire, un propos idéologique malhonnête. D’ailleurs François Gonon l’a rappelé lors d’une conférence à l’IRTS de Nancy2 : il s’agirait de ne pas confondre neurosciences et psychologie cognitive. D’un point de vue de l’accompagnement éducatif, les neurosciences n’ont montré encore aucune utilité, ne soutiennent aucune proposition alors que la psychologie cognitive est un véritable étai à de nombreuses pédagogies expérimentales.
Cela rejoint bon nombres de ses collègues. Celles et ceux que j’ai pu lire pensent en réalité bien plus le monde complexe et n’isole pas ni le cerveau ni les phénomènes biologiques ni la cognition ni l’écologie sociale dans laquelle l’être évolue. Leur science même ne leur permet pas : tout·e neuroscientifique qui se respecte sait qu’il y a plasticité cérébrale, qu’il y a des neurones en dehors du cerveau, que la physiologie humaine est faites d’interactions avec l’environnement, etc.
Albert Moukheiber a par exemple cette phrase dans plusieurs interviews : « Je ne suis pas qu’un cerveau. Je suis un cerveau, dans un corps, dans un contexte. » Il n’est pas/plus sérieux en neurosciences ni en sciences cognitives d’occulter le côté social de l’humain. Nous ne sommes plus dans une communauté scientifique qui met en opposition nature et société, corporalité et vie sociale. Je me souviens d’un professeur qui citait John Dewey en ce sens. Dewey le nommait déjà il y a presque un siècle : il y a une continuité non perçu par l’appareil humain entre le monde extérieur et le monde intérieur. Nous sommes conditionnés tout autant par le monde social dans lequel nous sommes immergé·es (et qui nous marque sûrement neurologiquement) que par les micro-organismes avec lesquels nous vivons et qui évoluent autour de nous, sur nous, en nous (et qui peuvent expliquer et influer une part de nos comportements, attitudes, goûts, etc.).
Alors, soit, il y a une récupération de certains travaux en neurosciences pour en faire des outils néolibéraux. C’est tout le travail de François Gonon que de dénoncer tout cela. Il montre bien d’ailleurs comment la faute en revient avant tout aux chercheurs et chercheuses qui exagèrent le poids de leurs découvertes. Exagération qui est une stratégie de survie dans un monde de la recherche tentant de s’accommoder d’un capitalisme de prédation ; ce sont bien les financements par projets qui poussent les chercheurs et chercheuses à la faute, sans quoi ils et elles n’auraient pas de financement. Les médias ne se font que caisse de résonance de l’exagération des résultats. On pourrait noter que tous les médias ne le font pas et qu’il y a tout de même une part de responsabilité journalistique toutefois le monde du buzz et l’information en continue a tué le journalisme il y a bien longtemps, ce n’est pas une nouveauté.
L’apport de François Gonon sur ce thème est de montrer la polarisation des discours. Son équipe a repéré une tendance claire : plus les journaux ont une ligne éditoriale dite « de droite » (Figaro, L’Express, Le point, etc.) plus ils relaient les études en neurosciences et plus ils développent des propos favorables à leur encontre. Ce phénomène va décroissant plus on lit des journaux dit « de gauche » : Libération ou le Nouvel Obs sont plutôt nuancés mais relaient un peu plus de critiques que de propos favorables ; L’Humanité est clairement critique quant aux découvertes se disant grandioses en neurosciences.
Il s’agirait toutefois de ne pas jeter bébé avec l’eau du bain ; ce ne sont pas toutes les sciences étudiant notre « boîte noire » qui sont à jeter mais bien la place des neurosciences qui est à (re)questionner et sa médiatisation orientée qui est à critiquer. Nous avons davantage un problème politique, de dictature de la bourgeoise néo- et ultra-libérale, qu’un problème scientifique.
En ce sens, ma critique se retourne vers les opposant·es obstiné·es qui mettent dans le même panier neurosciences, psychophysiologie et sciences cognitives. Elles et eux ne me semblent pas prendre la pleine mesure de la complexité cérébro-physio-psychique comme d’une continuité dynamique. Leurs thèses étant régulièrement vitalistes si ce n’est animistes = un esprit meut le corps. Où est cet esprit ? Par où agit-il ? Quand je pose cette question, j’ai systématiquement les mêmes gammes de réponses : « C’est dans la relation, dans la rencontre avec l’Autre que tout se joue. » ; « Ce n’est pas observable ! Il faut arrêter de croire que la science peut répondre à toutes les questions ! » ; « Le psychisme est au-delà du corps. »
Je suis désolé : ces réponses ne me conviennent pas. Elles occultent toutes encore et toujours la possibilité que nous soyons avant tout un corps, agit par des règles biologiques, neurologiques, cognitives et que ce corps se socialise au cours de sa vie ajoutant à cela un aspect psychologique et social. J’entends l’appel critique à ne pas céder à un tout corporel qui réduirait la singularité, la psychologie individuelle. Et j’y adhère. Cependant, hormis quelques mauvais psys, je n’ai jamais vu/lu de personnes faire cela. À être obtus, on finit par ressembler à ce que l’on critique.
Il me semble d’ailleurs que ces détracteurs et détractrices tombent dans un phénomène de différenciation bien connue de la psychologie sociale. Henri Tajfel3 a montré dans les années 1970-1980 comment l’humanité a tendance a catégoriser le monde social. Cette catégorisation devient support a des différenciations (dites catégorielles) amenant à favoriser ce qui est perçu comme l’endogroupe et à antagoniser ce qui est perçu comme membres d’autres groupes. Muzafer Şerif3 et ses équipes ont montré également comment un climat compétitif va accentuer ces effets jusqu’à des radicalités souvent violentes.
De mon expérience personnelle, les psychanalystes rencontrés me semblent oublier que « nul n’est maitre en sa demeure »5 et que n’importe quel·le humain·e est avant tout agit par ses biais cognitifs et son fonctionnement corporel. À cet égard, hors du jargon utilisé, je note une adéquation parfaite entre les idées développées par Sigmund Freud dans les années 1920 et les propos tenus depuis les années 1970 par les cognitivistes et certain·es neuroscientifiques.
D’ailleurs, Sigmund Freud, en son temps, nous a largement documenté quant aux phénomènes psychiques qui agissaient au-delà de ce que l’on pouvait voir médicalement parlant. Il existe bien des « maladies mentales » (si on en accepte le terme) qui s’expriment sans cause physique identifiable. J’aimerais lourdement insister sur ce dernier terme. Je rappelle que Sigmund Freud est initialement neurologue ! Je n’ai pas connu S. Freud personnellement mais il me semble tout à fait envisageable qu’il soit davantage matérialiste que ce qu’on a fait de son héritage6. Des « troubles » s’expriment sans cause identifiable en 1883-1939 ; il n’est pas impossible que ces causes soient connues un jour, du moins partiellement.7
Il y a entre les sciences cognitives, les neurosciences et la psychanalyse, à mon sens, un lien similaire que l’on retrouve entre biologie moléculaire et physiologie humaine, entre physique quantique, physique classique et astrophysique. C’est un dire un lien de continuité (du moins de l’objet d’étude) discontinue (par le niveau étudié, les méthodes choisies, etc.). Il est fort à parier que des théories semblant dialectiquement opposées aujourd’hui puissent s’unir dans une synthèse sensée dans le futur. Si l’humanité souhaite et peut continuer l’étude scientifique comme on la définit aujourd’hui, ce qui est un autre sujet.
Pour conclure, je précise que je suis d’abord formé à la psychanalyse et que je suis particulièrement intéressé par l’anthropologie. Je ne suis pas fondamentalement anti-psychanalyse. Cela dépends des courants et je crois que je me positionne davantage concept par concept plutôt que sur l’entièreté de l’œuvre d’un·e auteur ou autrice voire, pire, une généralisation comme « la » psychanalyse. Je considère également l’existence d’un monde invisible peuplé de nos mythes et fantasmes. Je suis matérialiste mais d’un matérialisme qui est obligé de constater que l’espèce humaine a peuplé nos mondes de puissances au-delà du visible. Cependant, je ne trouve pas ces savoirs strictement opposés.
Je défends que l’on peut, en tant que matérialiste, chercher toujours l’origine matérielle des phénomènes et considérer qu’il y a un monde invisible ; monde invisible façonné par nos biais cognitifs, la faillibilité énorme de nos organes perceptifs et de notre cerveau et nos récits sociaux. Je crois que la psychanalyse a des savoirs précieux sur l’étude des interprétations individuelles et subjectives tout comme sur l’impact des histoires personnelles sur la structuration psychique. Ceux-ci sont juste positionné à un autre niveau d’étude du réel que les savoirs, tout aussi précieux, que nous avons sur les biais cognitifs et les flous perceptifs constants qui demandent à notre cerveau/psychisme de constituer des récits-étais. Il y a hardware (le corps humain avec son cerveau comme un organe parmi d’autres) et software (développement singulier, histoire de vie, société et civilisation de vie, etc.) : l’un agissant indéniablement et de manière permanente sur l’autre.
Travaillant avant tout en pédagogie et sciences de l’éducation, je me sens contraint par notre objet d’étude de nouer les savoirs psychanalytiques aux savoirs psycho-cognitifs. Cela m’amène à un bien moins grand degré d’expertise dans ces divers courants qui m’oblige à une humilité dans le maniement de ces sciences. Cependant, la vision trans- ou inter-disciplinaire que cela m’offre, tout comme la protection contre les effets d’école (et donc de biais endogroupe nommés plus haut) m’est d’une préciosité indépassable.
- Baruch Spinoza nomme cette phrase dans la préface de la partie III de l’Éthique pour dénoncer un nombrilisme de l’humanité qui croit pouvoir avoir une puissance sur lui-même indépendamment des forces externes. C’est une critique frontale du libre-arbitre. ↩︎
- Gonon, F. (2026, 04 juin). Neurosciences : un discours néolibéral ? [conférence]. IRTS de Lorraine – Site de Nancy. Prochainement disponible sur la chaine YouTube de l’IRTS. ↩︎
- Ce que je cite ici vient de mes études en psychologie sociale à l’université Nancy-II et du livre de Alain Blanchet et Alain Trognon : Psychologie des groupes (2ème édition ; 2008). ↩︎
- Ce que je cite ici vient de mes études en psychologie sociale à l’université Nancy-II et du livre de Alain Blanchet et Alain Trognon : Psychologie des groupes (2ème édition ; 2008). ↩︎
- Formule détourné des propos de Sigmund Freud qui enseignait que le Moi, bien que l’instance la plus expérimentée, ressentie, conscientisée, n’est pas l’instance dominante de l’individu. ↩︎
- C’est du moins une hypothèse qui me semble pertinente à la lecture de Florent Gabarron-Garcia : Une histoire populaire de la psychanalyse (2021) ↩︎
- J’adhère aux collègues qui indique qu’il y a un vrai débat à cet endroit. Doit-on accumuler de la connaissance à l’infini ? Doit-on tout connaître ? ↩︎
