Un pas vers les sciences du cerveau

Dans mes milieux, il y a un terme que l’on utilise avec un fond péjoratif voire méprisant : les « sciences du cerveau ». Le reproche principal n’est plus très original, je crois ; réduire les comportements et troubles humains au simple cerveau ouvre la voie à une pharmaco-psychiatrie toute puissante et ferme la porte à pas mal de thèses en sciences sociales. Dis autrement : nous sommes face à une nouvelle forme d’essentialisation : une cérébralisation.

Sauf que, ce qui commence à m’agacer, c’est que mes collègues qui développent ces hypothèses semblent n’avoir jamais lu ni entendu de « scientifique du cerveau ». Oui, on peut légitimement s’inquiéter de cette dérive. Je ne la minimise pas : elle me semble bien réel. À titre personnel ou familial, j’ai pu avoir à faire avec des psychiatres tout à fait agaçants dans leur compréhension étriquée de la psychologie ou leur manière de percevoir les patient·es. Ceci dit, le reproche pourrait être distribué à bon nombre de médecins.

J’appelle néanmoins à un peu de nuances et d’entente. Peut-être que c’est moi qui évolue dans un microcosme trempé de sciences sociales, pourtant, j’ai lu/écouté des gens comme Lionel Naccache, François Gonon, Samah Karaki ou encore Albert Moukheiber. J’ai erré passant d’articles en articles d’auteurs et d’autrices psychiatres, neuropsychologues ou biologistes que j’ai oublié (désolé…). Il me semble être un consensus chez elles et eux que le cerveau n’existe pas seul et n’est pas un « empire dans un empire »1. Il y a un pas entamé des scientifiques « du cerveau » vers les sciences sociales. J’aimerais leur rendre la pareille.

En soit, je n’ai pas lu de « scientifique du cerveau » profondément anti-sciences sociales. Il y a des scientistes qui critiquent les épistémologies des sciences sociales et souhaiteraient plus de résultats contrôlés, vérifiés, avec une meilleure reproductibilité. C’est vrai. Et je dirais même que leurs arguments sont tout à fait cohérents. Cela nous renvoie au débat contemporain sur la définition de « science ».

Cependant, fusionner ces scientistes avec l’ensemble des scientifiques travaillant en psychologie cognitive ou en neuropsychologie me semble être, au mieux, un biais ou une erreur ; au pire, un propos idéologique malhonnête. Celles et ceux que j’ai pu lire pensent en réalité bien plus le monde complexe et n’isole pas ni le cerveau ni les phénomènes biologiques. Leur science même ne leur permet pas : tout·e scientifique cognitiviste qui se respecte sait qu’il y a plasticité cérébrale, qu’il y a des neurones en dehors du cerveau, que la physiologie humaine est faites d’interactions avec l’environnement, etc.

Albert Moukheiber a par exemple cette phrase dans plusieurs interviews : « Je ne suis pas qu’un cerveau. Je suis un cerveau, dans un corps, dans un contexte. » Il n’est pas/plus sérieux en sciences cognitives d’occulter le côté social de l’humain. Nous ne sommes plus dans une communauté scientifique qui met en opposition nature et société, corporalité et vie sociale. Je me souviens d’un professeur qui citait John Dewey en ce sens. Dewey le nommait déjà il y a presque un siècle : il y a une continuité non perçu par l’appareil humain entre le monde extérieur et le monde intérieur. Nous sommes conditionnés tout autant par le monde social dans lequel nous sommes immergé·es (et qui nous marque neurologiquement) que par les micro-organismes avec lesquels nous vivons et qui évoluent autour de nous, sur nous, en nous (et qui peuvent expliquer et influer une part de nos comportements, attitudes, goûts, etc.).

Alors, soit, il y a une récupération de certains travaux en neurosciences pour en faire des outils néolibéraux. C’est tout le travail de François Gonon que de dénoncer tout cela. Il s’agirait de ne pas jeter bébé avec l’eau du bain ; ce ne sont pas les sciences cognitives qui sont à jeter mais bien la place des neurosciences qui est à questionner et une médiatisation orientée qui est à critiquer. Nous avons davantage un problème politique, de dictature de la bourgeoise néo- et ultra-libérale, qu’un problème scientifique.

En ce sens, ma critique se retourne vers les opposant·es obstiné·es des sciences cognitives qui, elles et eux, ne me semblent pas prendre la pleine mesure de la complexité cérébro-physio-psychique comme d’une continuité dynamique. Leurs thèses étant régulièrement vitalistes si ce n’est animistes = un esprit meut le corps. Où est cet esprit ? Par où agit-il ?

Il me semble que ces détracteurs et détractrices tombent dans un phénomène de différenciation bien connue de la psychologie sociale. Henri Tajfel2 a montré dans les années 1970-1980 comment l’humanité a tendance a catégoriser le monde social. Cette catégorisation devient support a des différenciations (dites catégorielles) amenant à favoriser ce qui est perçu comme l’endogroupe et à antagoniser ce qui est perçu comme membres d’autres groupes. Muzafer Şerif2 et ses équipes ont montré également comment un climat compétitif va accentuer ces effets jusqu’à des radicalités souvent violentes.

De mon expérience personnelle, les psychanalystes rencontrés me semblent oublier que « nul n’est maitre en sa demeure »4 et que n’importe quel·le humain·e est avant tout agit par ses biais cognitifs et son fonctionnement corporel. À cet égard, hors du jargon utilisé, je note une adéquation parfaite entre les idées développées par Sigmund Freud dans les années 1920 et les propos tenus depuis les années 1970 par les cognitivistes.

D’ailleurs, Sigmund Freud, en son temps, nous a largement documenté quant aux phénomènes psychiques qui agissaient au-delà de ce que l’on pouvait voir médicalement parlant. Il existe bien des « maladie mentale » (si on en accepte le terme) qui s’exprime sans cause physique identifiable. J’aimerais lourdement insister sur ce dernier terme. Je rappelle que Sigmund Freud est initialement neurologue ! Je n’ai pas connu S. Freud personnellement mais il me semble tout à fait envisageable qu’il soit davantage matérialiste que ce qu’on a fait de son héritage5. Des « troubles » s’expriment sans cause identifiable en 1883-1939 ; il n’est pas impossible que ces causes soient connues un jour, du moins partiellement.6

Il y a entre les sciences cognitives, les neurosciences et la psychanalyse, à mon sens, un lien similaire que l’on retrouve entre biologie moléculaire et physiologie humaine, entre physique quantique, physique classique et astrophysique. C’est un dire un lien de continuité (du moins de l’objet d’étude) discontinue (par le niveau étudié, les méthodes choisies, etc.). Il est fort à parier que des théories semblant dialectiquement opposées aujourd’hui puissent s’unir dans une synthèse sensée dans le futur. Si l’humanité souhaite continuer l’étude scientifique comme on la définit aujourd’hui, ce qui est un autre sujet.

Pour conclure, je précise que je suis d’abord formé à la psychanalyse et que je suis particulièrement intéressé par l’anthropologie. Je ne suis pas fondamentalement anti-psychanalyse. Cela dépends des courants et je crois que je me positionne davantage concept par concept plutôt que sur l’entièreté de l’œuvre d’un·e auteur ou autrice voire, pire, une généralisation comme « la » psychanalyse. Je considère également l’existence d’un monde invisible peuplé de nos mythes et fantasmes. Je suis matérialiste mais d’un matérialisme qui est obligé de constater que l’espèce humaine a peuplé nos mondes de puissances au-delà du visible. Cependant, je ne trouve pas ces savoirs strictement opposés.

Je défends que l’on peut, en tant que matérialiste, chercher toujours l’origine matérielle des phénomènes et considérer qu’il y a un monde invisible ; monde invisible façonné par nos biais cognitifs, la faillibilité énorme de nos organes perceptifs et de notre cerveau et nos récits sociaux. Je crois que la psychanalyse a des savoirs précieux sur l’étude des interprétations individuelles et subjectives tout comme sur l’impact des histoires personnelles sur la structuration psychique. Ceux-ci sont juste positionné à un autre niveau d’étude du réel que les savoirs, tout aussi précieux, que nous avons sur les biais cognitifs et les flous perceptifs constants qui demandent à notre cerveau/psychisme de constituer des récits-étais. Il y a hardware (le corps humain avec son cerveau comme un organe parmi d’autres) et software (développement singulier, histoire de vie, société et civilisation de vie, etc.) : l’un agissant indéniablement et de manière permanente sur l’autre.

Travaillant avant tout en pédagogie et sciences de l’éducation, je me sens contraint par notre objet d’étude de nouer les savoirs psychanalytiques aux savoirs neuroscientifiques et des sciences cognitives. Cela m’amène à un bien moins grand degré d’expertise dans ces divers courants qui m’oblige à une humilité dans le maniement de ces sciences. Cependant, la vision trans- ou inter-disciplinaire que cela m’offre, tout comme la protection contre les effets d’école (et donc de biais endogroupe nommés plus haut) m’est d’une préciosité indépassable.


  1. Baruch Spinoza nomme cette phrase dans la préface de la partie III de l’Éthique pour dénoncer un nombrilisme de l’humanité qui croit pouvoir avoir une puissance sur lui-même indépendamment des forces externes. C’est une critique frontale du libre-arbitre. ↩︎
  2. Ce que je cite ici vient de mes études en psychologie sociale à l’université Nancy-II et du livre de Alain Blanchet et Alain Trognon : Psychologie des groupes (2ème édition ; 2008). ↩︎
  3. Ce que je cite ici vient de mes études en psychologie sociale à l’université Nancy-II et du livre de Alain Blanchet et Alain Trognon : Psychologie des groupes (2ème édition ; 2008). ↩︎
  4. Formule détourné des propos de Sigmund Freud qui enseignait que le Moi, bien que l’instance la plus expérimentée, ressentie, conscientisée, n’est pas l’instance dominante de l’individu. ↩︎
  5. C’est du moins une hypothèse qui me semble pertinente à la lecture de Florent Gabarron-Garcia : Une histoire populaire de la psychanalyse (2021) ↩︎
  6. J’adhère aux collègues qui indique qu’il y a un vrai débat à cet endroit. Doit-on accumuler de la connaissance à l’infini ? Doit-on tout connaître ? ↩︎

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