La première rencontre déterminante pour mon projet de thèse a été un enseignant de français lors d’un M1 MEEF 1er degré. Ce master était, à l’époque, la voie d’accès au métier de professeur·e des écoles. Cette première année de master est à la fois une préparation au concours, une remise à niveau et un début de formation/réflexion lié au métier.
C’est dans ce cadre que je suivais des cours de didactique du français avec un ancien conseiller pédagogique. Et un jour, dans une digression, il nous dit : « Vous savez… on vous dit que vous n’êtes pas là pour vous faire aimer des élèves. Je crois que c’est une erreur. Vous êtes justement là pour ça : vous êtes là pour vous faire aimer ! On pourrait même dire que c’est votre mission principale. Les élèves n’ont pas d’autres choix que de revenir le lendemain, et le surlendemain… Si ils vous aiment, ils reviendront avec plaisir : alors vous aurez déjà gagné [pédagogiquement parlant]. »1
Déjà à l’époque, cela avait remué les consciences puisqu’une importante partie de la promo avait jugé ses propos déplacés. Nous n’étions que 3 à adhérer à l’idée (dans mon souvenir, ce qui correspondrait à plus ou moins 10% de l’effectif). Personnellement ces propos m’ont profondément marqué. J’en ai gardé cette maxime : « Vous êtes là pour vous faire aimer. »
Ensuite, lors d’une redirection en Ingénierie Pédagogique (la seule voie de sortie proposée en dehors du fonctionnariat à l’Éducation Nationale), j’ai travaillé sur un mémoire de master portant sur le rapport au savoir d’adolescent·es décrocheurs et décrocheuses scolaires. C’était une étude par ethnographie avec une pratique très clinique où je m’intéressais aux différents rapports au savoir des adolescent·es. J’ai été directement confronté à leurs traumas scolaires. J’y reviendrai.
J’ai ensuite eu mes premiers jobs : formateur en École de la 2ème Chance (E2C) à mi-temps, coordinateur jeunesse en MJC sur l’autre mi-temps. Le fonctionnement des MJCs et l’ambiance animation/éducation populaire institutionnalisée fait que cette fameuse mission de se faire aimer était plus admise, dans l’ordre des choses. Pour l’E2C, c’était autre chose.
Nous accueillions des jeunes de 17 à 25 ans dit « éloigné·es de l’emploi » qui, pour la majorité, relevait d’un accompagnement familial et/ou social (voire judiciaire). Il m’était confié comme contenu de cours : « Remise à niveau en français », « Français Langue Étrangère » et « Culture générale ». Le but visé par les E2C que je fréquentais était l’accès à l’emploi avant tout. Tout était réfléchi dans le but d’une insertion professionnelle la plus rapide possible. Il m’était alors demandé de m’inscrire dans ce mouvement et de penser avant tout à leur insertion professionnelle. La remise à niveau en français, par exemple, devait servir à rédiger des CVs, des mails et des lettres de motivation. La culture générale était là pour travailler les soft skills des adolescent·es et les rendre davantage employable.
L’expertise, si on peut dire, acquise lors de ma recherche de master m’a offert un autre regard sur les jeunes de l’E2C. Mes commanditaires me demandaient de remplir des fonctions professorales sans avoir vérifier que ces jeunes étaient en disposition d’être des élèves. J’ai décalé beaucoup des commandes que l’on me faisait pour surtout travailler sur le plaisir d’être là. C’est ici, au sein des E2C, que j’ai repris cette maxime : « Vous êtes là pour vous faire aimer. ».
J’ai effectivement jugé, puis défendu, que c’était exactement un lieu où cette idée devait faire son chemin. Elle devait s’incarner dans une pédagogie appropriée. En effet, je défends que l’on grille les étapes si l’on pense qu’il est possible d’enseigner convenablement le français à des jeunes qui multiplient les difficultés sociales, qui arrivent avec des traumas scolaires et possiblement des problèmes psychiques. Si je n’étais ni psychologue, ni du travail social, j’étais bien enseignant avec vocation de devenir pédagogue ; je n’ai pas comme mission d’agir sur la souffrance psychologique en tant que telle, je n’agissais pas non plus sur les difficultés sociales directement. Par contre, j’ai estimé que c’était tout à fait mon travail que de prendre en compte les trajectoires scolaires et le rapport au savoir des personnes qui étaient face à moi.
Dans un sens, Célestin Freinet nous rappelle l’importance de l’écologie de l’enfant (et donc l’importance de prendre en considération dans nos pédagogies un contexte plus global) dans son invariant n°32 :
On a tendance à considérer sans humanité que l’enfant qui travaille mal ou se comporte de façon répréhensible le fait intentionnellement et par malignité.
Certes de telles habitudes sont parfois prises, et nous en supportons les conséquences, ce qui ne veut pas dire que l’enfant soit totalement responsable des tares qui se manifestent en lui.
N’oubliez pas que vous mêmes travaillez avec déficience quand vous avez mal à la tête, mal aux dents, ou que vous avez mal digéré, ou que vous avez faim (ventre affamé n’a pas d’oreille). Vous vous énervez plus facilement quand vous avez échoué dans un travail, que vous vous êtes disputé avec un adversaire plus fort que vous ou que vous n’avez pas pu réaliser un projet qui vous tenait à cœur.
Les enfants sont tout simplement comme vous. En face des déficiences de comportement que vous constatez, essayez de vous demander s’il n’y a pas des causes de santé, d’équilibre, de difficultés de milieu qu’il y aurait d’abord à revoir.
Je le redis ici explicitement pour ne pas laisser de doutes : il faut entendre cette courte maxime « Vous êtes là pour vous faire aimer » dans son contexte. L’idée que je défends n’est pas d’être aimé comme finalité absolue. Être apprécié de ses élèves/étudiant·es/apprenant·es a pour but de remettre au travail une certaine vision de l’École et à travers elle, souvent, tout un rapport au savoir. Les hypothèses sont que si les apprenant·es m’apprécient, alors (1) ils et elles auront davantage envie d’être là et possiblement de revenir ; alors (2) le temps passé ensemble peut sembler moins désagréable et améliorer la chance de constituer un souvenir positif ; alors (3) cet intérêt pour ma personne peut agir comme effet de halo sur l’entièreté de mon discours et donc in fine les cours que j’ai à transmettre. Le fait d’être apprécié est un élément qui participe surtout à la constitution d’un cadre global plus propice à l’apprentissage.
C’est ainsi que ma recherche a commencé. J’ai commencé à chercher des modalités pédagogiques et des outils pour remplir cette mission : me faire aimer. J’ai farfouillé les documents pédagogiques et scientifiques pour vérifier si des collègues ont déjà travaillé cette idée. J’ai cherché chez des psychologues de l’éducation et des cognitivistes si mon idée est fondée sur une quelconque base. Quelques trouvailles m’ont encouragé à m’inscrire en doctorat quelques années plus tard et à nommer ma démarche « pédagogie par l’intime ». Et nous y voilà.
