1.1. L’anecdote n’est pas un récit
Le récit de soi a fait son chemin dans les sciences humaines (Paul Ricoeur, Walter Benjamin, Christine Delory-Momberger) et c’est désormais quelque chose. C’est un domaine d’études qu’on ne peut nier, quoiqu’on en pense.
Néanmoins, je vois une différence entre le récit de soi et l’anecdote. Le récit est construit, souvent écrit. Il peut être adressé à l’Autre ou gardé pour soi mais dans tous les cas, il charrie des rapports à l’écriture et des rapports à l’Autre.
1.2. L’anecdote pourrait être un cas mais…
Sans l’ambition généralement portée par la rédaction de cas cliniques. Et ici, le manque d’ambition n’est pas à voir comme un défaut, une fainéantise. C’est un parti pris qui lutte également contre les dérives potentielles de cette forme de récit.
Le récit par cas n’est pas neutre et porte en lui-même une vision du monde.
Cas = outil médical, scientifique ; découpe le réel ; cherche une vérité, porte une volonté d’étudier le monde
L’anecdote ne porte qu’un objectif de relation. « Voulez-vous avoir raison ou prendre soin des relations ? » phrase attribuée à Marshall Rosenberg, père de la Communication Non-Violente
1.3. L’anecdote, un interstice entre témoignages, légendes et ragots
L’anecdote m’apparaît comme un carrefour pouvant mener aux témoignages plus formels, aux légendes comme aux ragots et rumeurs.
L’anecdote est et doit rester proche des témoignages. Tout au plus, il s’agit de tolérer un témoignage rapporté. Cependant, l’anecdote ne porte pas, comme dans le cas des cas cliniques, une volonté exhaustive, de véracité. Au-delà, je définis cela soit comme une légende soit comme une rumeur, un ragot. La légende est définie par le fait qu’elle se base et/ou s’inspire d’un fait réel pour l’enjoliver, le fantasmer. Le récit dépasse sa valeur de témoignage et vient produire une fiction. Le ragot se rapproche d’une anecdote que l’on répète sans n’avoir rien vécu de ce dont il est sujet, ni ne connaitre directement les gens qui l’on vécut. La véracité n’est pas vérifiée et le ragot est souvent répété car jugé drôle ou, plus grave, gênant pour la personne concernée. Un ragot qui se répand devient rapidement une rumeur.
Les légendes, ragots et rumeurs ne rentrent pas dans ce que je cherche à définir ici. L’anecdote est un interstice entre un témoignage, une légende et un ragot.
Dans un ouvrage principalement historiographique tournant autour du récit de soi, Isabelle Luciani (2014) écrit :
Le témoignage joue une fonction médiatrice entre l’événement, le sujet singulier, les autres protagonistes de l’événement, la communauté qu’elle touche mais aussi le public le plus universel, potentiellement interpellé par le témoin dans le recouvrement du vrai. Le témoin n’est plus seulement porteur, ici, de la parole divine traditionnellement mise en jeu dans l’ordalie. Il devient porteur d’une facette de la vérité historique, et acquiert à ce titre, jusqu’à entrer dans « l’ère du témoin », une importance cruciale pour la reconnaissance d’une société dans son histoire.
Commentant la force quasiment sacrée du témoignage, Renaud Dulong[1] emprunte d’abord à Wittgenstein cette « piété envers les faits humains » qui rend « toute expérience vécue digne de vénération ». Le témoignage d’une humanité commune nous touche d’une incompréhensible émotion, comme si tout partage d’un fragment d’autrui minimisait la finitude de chacun. Mais si le témoin peut ébranler un public, c’est d’abord et avant tout parce qu’il l’interpelle et lui fait entrevoir sa propre vérité dans l’intimité apparemment incommensurable de l’expérience vécue. Le témoignage instaure ainsi un trajet entre trois points de vue : celui du témoin comme acteur singulier, reconstruisant pour lui-même le sens de son expérience dans une temporalité collective et historique ; celui des autres protagonistes au nom desquels le témoin prend la parole (« pour tous les autres », comme l’écrit ici même Sarah Andrieu) ; celui du tiers externe, interpellé par l’écriture pour entendre la vérité historique du témoin, faisant ainsi œuvre de mémoire partagée mais aussi d’opinion, au sens où le témoignage peut appeler au jugement et à la réparation.
(p.24-25)
2. L’anecdote est un standpoint
Maintenant que j’ai montré ce que l’anecdote n’est pas, à mon sens ; il est possible de montrer ce qu’elle est, ce qu’elle porte. L’anecdote porte l’expérience vécue par ses narrateur·ices. En cela, l’anecdote est un standpoint : c’est un résumé éclair d’une situation.
[1] Renaud Dulong, Le témoin oculaire. Les conditions sociales de l’attestation personnelle, Paris, Éditions de l’EHESS, 1998, p.177-179.