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« J’en ai marre de la psychologie et des psychologues. » Ça fait quelques mois que je me trimballe cette réflexion. J’ai commencé à écrire cet article début juin 2026 et je le finalise début septembre de la même année. Je résume ici quelques réflexions et arguments qui me font formuler ce ras-le-bol :
1. La psychologie et les cas particuliers
Parler de psychologie en formation nous amène irrémédiablement à nous intéresser à des individus et à des cas particuliers. Dans les situations les moins problématiques (d’un point de vue épistémopolitique), nous parlons de cas singuliers et cela empêche une vision socialisée des individus. Le centre de gravité est l’individu et l’individu est toujours un individu. Bien qu’iel soit partiellement remis dans un système social (famille et éducation principalement), il n’empêche que, in fine, les conclusions sont individuelles. Ce chemin de pensée semble rendre difficile aux étudiant·es de voir la société dans l’individu, voire la société tout court. Nous en sommes rendus aveugles car le devant de la scène est pris par l’individu, ses particularités, ses symptômes potentiels, son histoire, son fonctionnement…
Il me semble évident que des nouveaux étudiants ou nouvelles étudiantes en SHS ne vont pas découvrir seul·es que la psychologie cache la sociologie. La base épistémologique de la psychologie leur cache. L’organisation des UFR et l’état des contenus de cours (en IRTS par exemple) leur cachent. J’ai été moi-même aveuglé par mes études en psychologie pendant plus de 5 années ! Il m’a fallu entrer en sciences de l’éducation, vouloir politiser mes actions (et donc les théories les sous-tenants) pour découvrir que… j’ai été aveugle à tous les phénomènes sociaux, obnubilé par des psychologies individuelles.
Pourtant, il y a des courants de la psychologies qui dénoncent cela : la psychologie critique, comme exemple, argumente comment certaines psychothérapies et théories psychologiques sont construites sur l’idée que la souffrance est intérieure et qu’il s’agit de la formuler, lui donner sens pour s’en libérer (Parker, 2007). Dans cette construction théorico-pratique, il n’y a pas de société : il y a l’individu et son mal-être. Tout au plus, des courants comme la psychanalyse prennent en compte la question de l’histoire de l’individu ou de son écologie relationnelle (toujours de son point de vue et depuis ses représentations). Il n’y a pas vraiment de socialisation, d’historisation, de politisation1.
L’histoire de la pathologisation de l’homosexualité, par exemple, est faite de cette introjection de la souffrance et du refus de socialiser, historiciser donc politiser les souffrances psychiques et leurs constructions. Alain Ehrenberg l’applique, lui, à la dépression :
« Nous codons aujourd’hui une multiplicité de problèmes quotidiens dans le langage psychologique, et particulièrement dans celui de la dépression, alors qu’ils étaient énoncés, il y a encore peu, dans le langage social ou politique de la revendication, de la lutte, de l’inégalité » (L’individu incertain, 1995).
Cependant, il y a d’autres situations que nous rencontrons en formation qui me semblent encore plus problématiques. Les exemples questionnés par les apprenant·es ne sont plus que des cas singuliers mais des cas spectaculaires. Il y a un intérêt glauque qui traverse nombres de celles et ceux qui s’intéressent à la psychologie : l’intérêt fini par tourner autour des psychismes extra-ordinaires. En cliché, les apprenant·es demandent souvent à parler de tueurs en séries, de psychopathes, de personnes en délire sévère où ayant des modalités de pensée « illogiques » (d’après elles et eux). Ici on commence à rentrer dans la fiction car la majorité des étudiant·es discutent de personnes qu’iels n’ont jamais rencontré, inexistantes, caricaturées, « vues à la télé », etc. C’est le moment où la psychologie cesse d’être une science et tourne à l’idéologie et à la fiction.
Cela fait de belles histoires. Je suis moi-même très fan d’Hannibal Lecter. On peut écrire des tas de livres, articles et analyses d’après ces histoires, mythologies et faits divers. Juste, ce n’est pas une science matérialiste sérieuse. Si j’ose pousser l’exigence plus loin : je ne crois pas que cela nous permette de mieux vivre ensemble, en tant que société.
Dans cette première critique, je cite principalement des étudiant·es car ce sont les situations qui me sont le plus données d’observer. Toutefois, d’après des discussions que j’ai avec des collègues psychologues, je crains que les critiques formulées ici ne s’arrêtent pas à la communauté estudiantine. Je crois aujourd’hui que c’est inhérent à la psychologie, ou du moins la psychologie comme on la pratique et on la discute dans mes milieux (de la formation en travail social). Je passe plus de temps à parler des conséquences du TDA-H que de réfléchir collectivement à une pédagogie cohérente pour faire du travail social éthique, de qualité, concerné par le devenir des personnes pris en soin, etc. Ce qui m’amène au point suivant :
2. Lutte des disciplines : domination dans les discours
Les collègues imposent leurs agendas ; je me suis mis à dialoguer psychiatrie, psychologie clinique et psychopathologie et donc à me faire happer par des discussions dont je ne maitrise pas toujours les enjeux. Pourtant nous travaillons tous·tes au sein d’un organisme de formation. Je ne dis pas qu’il n’est pas pertinent d’évoquer la psychopathologie cependant je réagis à la quotité d’heures allouées. Et où sont les discussions didactiques ? Où sont les grands débats pédagogiques ?
Je réagis aussi à titre personnel : du fait d’avoir beaucoup de collègues psys2 je me retrouve à parler de psychopathologie et à paraître comme peu compétent. Ce qui est vrai : je ne suis pas psychologue. Par contre, mes spécialités (la pédagogie, les sciences de l’éducation, les théories critiques) se retrouvent tout à fait invisibiliser par cette dominance de la psychologie comme science humaine supérieure. Ce qui m’apparaît comme un comble quand nous pensons que nous sommes dans un organisme de formation et que nous devrions parler de l’accompagnement des étudiant·es et de l’ingénierie pédagogique.
Je me fais happer d’autant plus facilement dans ces conversations que j’ai une formation initiale en psychologie/psychanalyse (Licence + M1). Toutefois, ça y est : j’en ai marre de vouloir faire sérieux selon leurs critères. J’en ai marre de devoir me justifier dans une épistémologie qui n’est pas la mienne. J’en ai marre de débattre de nosologie psychiatrique. J’en ai d’autant plus marre de le faire face à des gens qui se pensent/présentent comme supérieur·es. Il faut entendre le ton avec lequel certain·es psychologues parlent de sociologie ou comment ils et elles peuvent prendre de haut nos questionnements de recherche.
Pour exemple concret, j’ai un collègue qui l’a clairement assumé en affirmant, le lendemain d’une conférence d’un sociologue : « La sociologie n’apporte rien, ça ne fait que décrire le réel. ». Ce que je cible ici c’est que le collègue psychologue ne reconnait aucune légitimité à aucune SHS autre que la psychologie, il généralise le contenu d’une conférence à « la sociologie » et semble mécontent qu’une science « décrive le réel sans proposer de solutions ». Dans une autre situation, un collègue m’a déjà répondu, suite à une présentation de mes questionnements de recherche : « Mais ça on y a déjà répondu. » Le « on » de cette phrase renvoie à « nous, les psychanalystes ». S’ensuit parfois une phrase avec un propos ésotérique et/ou jargonneux qui n’apporte vraisemblablement rien au débat et encore moins à la clarté de l’affaire. Outre le fait de ramener mes interrogations pédagogiques à une question de métapsychologie, je remarque ici l’argument d’autorité doublée d’une non-explication se présentant comme solution à un problème « simple ». Peut-être suis-je juste idiot ?
Loin de moi l’idée d’une attaque puérile contre la psychanalyse : je cherche avant tout à nommer cette tendance à annuler un questionnement de recherche, sans s’y intéresser, sans vraiment sembler en maitriser ni les enjeux ni l’épistémologie. Qu’il utilise la psychanalyse est une coloration du véritable phénomène de domination, de falsification, de distinction.
D’ailleurs, je ne compte plus les psys croisé·es qui ne donnent aucune légitimité aux sciences de l’éducation3. Cela s’explique assez facilement, je crois, avec un peu d’histoire des disciplines4 : la psychologie est peut-être la première discipline des SHS à se constituer comme telle. En pinaillant, il pourrait y avoir débat avec la sociologie, voire l’anthropologie. Toutefois, je cherche à discuter la bataille hégémonique interne des SHS et dans ce cadre, la sociologie comme l’anthropologie contiennent des éléments qui ne les ont pas aidé. La sociologie est souvent regardé avec un œil suspicieux (le marxisme inhérent à toute une part de la discipline semble toujours terroriser une part de la population) : il n’y a qu’à voir comment les gouvernements d’extrême-droite parlent de sociologie. Exemple : le 24 janvier 2024, l’université de Floride supprime ses enseignements en sociologie afin de coller à l’idéologie trumpienne.
Bref, la psychologie est la première née ET est (ou va devenir) compatible avec l’idéologie bourgeoise libérale. J’ai malheureusement perdu la référence mais je me souviens avoir lu que la psychologie comme science n’est en soit possible qu’au sein de démocratie libérale riche comme l’occident actuel. Si l’on accepte de donner du crédit à l’argument, il faut reconnaitre la psychologie actuelle comme un phénomène historique située (avait-on réellement besoin de cet argument pour cela ?).
De plus, la psychologie lutte depuis des décennies pour son hégémonie. Elle souhaite être reconnue comme « véritable science » au même titre que les sciences dites « dures » ou « exactes ». J’ai reçu des heures d’enseignements à la fac où nos profs ne parlaient que de ça (Licence s’étalant de 2012 à 2015). Les psychologues ont ainsi créé des laboratoires, mis en place des protocoles, neutralisé au maximum les études, etc etc. Peut-on s’arrêter là-dessus et reprendre les argumentaires de Vilém Flusser ou des critiques épistémologiques féministes (Haraway, Harding, Stengers, etc.) ? Ce sont des pratiques, une vision du monde de l’humanité et une épistémologie bourgeoise ! La lutte même pour son hégémonie ne peut se faire qu’au détriment d’un développement critique/démocratique ; on ne peut pas être une science supérieure ET donner dans l’interdisciplinarité, laisser place aux opprimé·es de toutes sortes, dialoguer des savoirs minorisés, etc.
Rappelons que cette lutte pour l’hégémonie de la psychologie est entièrement liée à une lutte sociale des psychologues pour la reconnaissance de leurs savoirs et de leurs pratiques, contre les psychiatres de l’ordre des médecins et sa domination pluriséculaire. Je ne cherche pas spécifiquement à attaquer les psychologues mais à bien rappeler que nous sommes tous·tes pris·es dans des systèmes de luttes et de domination à plusieurs étages et que la psychologie, en tant que discipline, ne peut pas à la fois demander à être reconnue comme « vraie science » et ne pas tomber dans une domination des autres disciplines. Mes profs de fac n’ont fait que critiquer la sociologie comme sous-science (dans la distinction de redire que, elles et eux, faisaient de la vraie science). Et cela n’a visiblement pas disparu quand j’entends mon collègue porter le même discours aujourd’hui.
La psychologie cherchant à se constituer comme science humaine hégémonique, par conséquence les autres se retrouvent dévaluer. Comme d’habitude, une hiérarchisation se produit. La sociologie reste une discipline qui mérite le respect car elle a une histoire (et une belle place constituée dans les universités). Toutefois, il s’agit quand même de répéter qu’une part de la sociologie est sérieuse (la macro-sociologie, la sociologie quantitative, la sociologie durkheimienne, les sociologies de laboratoire, bref les sociologies bourgeoisie-compatible) quand une autre l’est beaucoup moins (la sociologie marxiste ou marxienne, la sociologie critique française, mis à part les grands noms qui sont toujours valorisés, les sociologies ouvrières, militantes, etc.). Ici la lutte hégémonique se décale sur les méthodologies employées mais ce serait un tout autre sujet, hors de mes compétences. Pour ce qui est des sciences subalternes comme les sciences de l’éducation, la reconnaissance n’est même pas recherchée tant elle paraît improbable. Quelques un·es, travaillant sur et/ou pour l’Éducation Nationale s’en sortent plus ou moins. L’immense majorité est invisibilisée par les ténors de la sociologie et de la psychologie mainstream.
En me recentrant sur la discipline psychologique, et aidé par Lucien Sève (1975), je défends aujourd’hui que les psychologues jouissent d’un droit rare en sciences : iels peuvent bâtir des théories sur des concepts de base qui n’ont pas de définition arrêtée. Nous sommes parfois surpris avec un ami de la facilité avec laquelle nombres de psychologues jargonnent et produisent des réponses floues qui semblent intelligentes. Nous nous demandons sincèrement si il ne s’agit pas plus de prouesses rhétoriques que théoriques.
Par ailleurs, il y a toujours la question de la pertinence d’évaluer des capacités en laboratoire dans des espaces contrôlés sans aucune garantie que cela reflète ses mêmes capacités en situation réelle. Déjà dans les années 1920, Georges Politzer alertait sur ce point. Je suis véritablement embêté par ces questions car je suis dans une hésitation authentique : je ne sais pas évaluer à quel point mes collègues psychologues sont pertinent·es. Laissez-moi toutefois penser que ce sont des problèmes d’un point de vue scientifique et social.
Je précise (encore) pour circonstancier mon propos : je ne parle que de quelques psychologues rencontrés dans mon entourage pas de tous les psychologues. Malheureusement, je ne parle pas non plus d’un·e seul·e psychologue ; mes reproches concernent une majorité de psychologues rencontré·es dans le travail social et la formation en travail social. Dans un geste similaire, je ne balaye pas toutes les productions scientifiques qui se rattachent à « la psychologie ». J’en lis des très intéressantes et m’appuient moi-même sur plusieurs trouvailles scientifiques dites « psychologiques ».
Mon agacement et mon inquiétude se basent sur la domination qu’ont prises les réflexions psychologiques dans nos milieux. Oui, et évidemment, il y a des réflexions intéressantes dans des écrits psychologiques/psychanalytiques. Par contre, je suis désolé de pointer que les psys ne sont pas pédagogues et dans la coordination d’un groupe d’apprenant·es, la mise en place d’outils éducatifs, la formation et le management des équipes pédagogiques, etc., je crois, humblement, qu’il y a des questions qui méritent encore d’être enquêtées, voire re-enquetées…
3. Lutte des disciplines : domination dans les emplois
Prolongeant mon propos sur la lutte hégémonique de la psychologie en tant que discipline, je souhaite discuter des impacts pas que culturel ou scientifique de cette lutte mais aussi dans la structuration de l’économie et dans le champ concret des emplois. Je suis de plus en plus étonné par le nombre d’emplois ou de missions qui nécessitent (parfois légalement, souvent réglementairement) un titre de psychologue. Pour celles et ceux qui ne le sauraient pas : le titre de psychologue s’obtient en validant un Master en Psychologie. Prenons quelques exemples :
C’est-à-dire que Margarette, ayant validé un Master en Psychologie, soit de recherche soit de psychologie du travail (spécialisé, par exemple, sur la question du recrutement et du management), est recrutable pour un emploi de psychologue clinicienne. Poussons plus loin : elle aurait la qualification pour être missionnée en tant que psychologue dans des institutions du travail social. Ian, docteur en philosophie, spécialisé de la question de la parole des opprimé·es, ayant traité la question des droits de l’enfant et ayant publier une critique de la psychologie de l’enfant… ne pourrait pas avoir ce poste.
C’est-à-dire que Mustapha, ayant validé un Master de Psychologie (n’importe lequel au fond), est recrutable pour accompagner des travailleurs et travailleuses du social quant à leur expertise professionnelle. Attention, ici je ne parle pas du soutien psychologique dont pourraient avoir besoin les équipes. Je parle bien des quelques heures officielles d’Analyse des Pratiques Professionnelles. Alors que Mustapha, ayant son titre de psychologue en poche, pourrait candidater sur ces emplois ; Emma, diplômée d’un Master en sciences de l’éducation, spécialisée en éducation populaire, travail social et pédagogie hors-école, elle, ne peut pas décemment accompagner les équipes dans leurs questionnements professionnels.
Je suis désolé d’y voir une forme de lobbying qui m’interroge. Les psychologues sont-iels des membres des sciences humains au-dessus des autres ? En soit, la psychologie est-elle une science humaine au-dessus des autres ? C’est ce qu’elle tend à revendiquer. Et cela dépasse le simple débat épistémologique : cela a des incidences économiques. Dans leur lutte pour la reconnaissance de leurs savoirs et savoirs-faire, les psychologues ont réussi à verrouiller des places (notamment en demandant la reconnaissance de ce fameux titre). Encore une fois, au risque de me répéter, je n’ai pas de grief particulier avec la profession. Je trouve ça même plutôt sécurisant que ce titre existe, notamment d’un point de vue de la clinique. Simplement, j’aimerais que l’on réfléchisse à ses limites et j’aimerais pouvoir formuler une critique de son accumulation de pouvoir. C’est sa logique impérialiste qui me dérange fondamentalement. Bien que, la psychologie n’est pas seule coupable : toute lutte hégémonique tend à se généraliser et à envahir le plus de champs possibles.
Au-delà des emplois réservés, nous constatons que cette hégémonie se traduit également dans des manières d’habiter ses places. Nous rigolons souvent avec des collègues philosophes, pédagogues ou membres du travail social du retard systématique des psychologues en réunion. Ça a commencé par une blague. Puis, nous avons entrepris de regarder un peu sérieusement et objectivement l’affaire. L’étude est encore en cours à l’heure où j’écris ces lignes mais ce que l’on peut déjà dire c’est qu’il y a un accord partagé par des dizaines de membres du travail social interrogé·es : les psychologues sont en retard régulièrement, « ne respectent pas les horaires », voire annulent sans prévenir. Cela concerne davantage des représentations que des faits donc nous avons essayé d’ouvrir les yeux sur les réunions pédagogiques auxquelles nous participons. Pour l’instant, sur 9 réunions ou entretiens observé·es, les psychologues ont été les dernier·es arrivé·es 7 fois.
Je ne sais pas si j’ai envie de défendre ça comme une étude sérieuse et qui apporte à l’humanité. Toutefois, je crois que le retard en réunion peut s’expliquer par l’autorisation que l’on se donne d’être en retard ; et donc, in fine, une posture de domination de l’agenda des autres. Si cet argument-blague ne retient pas l’attention des lecteurs et lectrices, je comprendrais !
4. Influence épistémique et déformation professionnelle
Un autre point de ma réflexion concerne l’impact de la vision promue par la psychologie dans le quotidien des personnes impliquées. Je pars du principe que l’éducation fait l’Homme et donc qu’un·e psychologue n’a pas une vision préconçue et figée de l’humain mais va développer des vues, une conception et des attitudes d’après son éducation en psychologie. La pratique va entrainer une forme de déformation professionnelle. Je peux ici témoigner de ma courte expérience de patient et d’étudiant.
Venant moi-même d’études de psycho, j’ai regardé le clinicien avec un double regard : celui du patient mais aussi celui d’un amateur de la discipline. Je cherchais à comprendre quelles méthodes il allait utiliser avec moi et j’étais sincèrement curieux de voir comment il pratiquait la clinique. J’ai eu la désagréable impression de me retrouver face à une personne jugeante. Entre les moments pathologisant et les petites remarques critiquant mes choix de vie, je n’y ai pas trouvé un grand intérêt thérapeutique. Cela dit, j’ai fini par aller mieux. Est-ce son intervention, malgré ma perception, ou juste le temps qui passe et le changement de mon environnement de vie ?
Cela dit, mon expérience ne vaut pas grand chose : j’ai été patient en psychologie clinique pendant seulement 18 mois et je n’ai connu qu’un seul psychologue clinicien. C’est tout à fait ridicule d’extrapoler depuis cette expérience. Pourtant, j’ai fréquenté de manière intime plusieurs personnes suivies par des psychologues ces dernières années. Sans que j’en fasse une enquête inquisitrice, plusieurs confient et relatent des expériences similaires. Il est courant d’entendre que « les psys n’écoutent pas vraiment », « ils cherchent à nous faire rentrer dans des cases » voire « ils ont déformé ce que je disais afin de poser un diagnostic »5. Par montée en latéralité, notre petit groupe commence à valider les propos de Ian Parker selon lesquels la psychologie fabrique autant les catégories qu’elle constitue qu’elle les observe réellement.
La critique de Parker, soutenu par nombres de collègues en psychologie critique, pourrait se résumer au fait que la psychologie peut tomber dans une spirale de biais de confirmation voire de prophéties auto-réalisatrices toutes imbriquées entre elles. C’est-à-dire que les chercheurs et chercheuses psychologues constatent un effet, le nomment et le définissent (selon leur vision historiquement située de ce qu’est et devrait être l’humanité). Des praticien·nes, ayant lu le papier, reconnaissent l’effet, le valident empiriquement, le constatent dans leurs pratiques. L’ont-iels constaté car cet effet ou ce symptôme existe intrinsèquement ou parce qu’on a formé leur regard à le percevoir ? Un·e patient consultant un·e psychologue est-iel perçu·e dans sa singularité ou dans sa coïncidence avec des catégories nosologiques préconçues ?
Mon expérience en tant qu’apprenti psychologue en M1 va dans le même sens. Je me suis vite détesté moi-même car je n’arrivais plus à écouter sincèrement les gens, que ce soit dans un cadre professionnel mais, surtout, dans les cadres hors-profession. Dès que j’étais en relation avec quelqu’un·e, j’analysais les circuits de pensées, les associations d’idées et je finissais par en déduire une structure de personnalité, des symptômes voire un pseudo-diagnostic. Alors, je ne suis pas un monstre ; je me disais qu’on ne diagnostique pas sur un coin de table… mais tout de même j’analysais. Cela a eu évidemment des conséquences sur mes relations ; les gens se sentent jugé·es et catalogué·es, pas écouté·es. On me disait « absent » des relations. Aujourd’hui, je crois que mes ami·es ont raison. Je n’étais pas dans la relation, j’étudiais la relation. J’étais tout à fait « dé-situé », je les regardais « from nowhere » (Puig de la Bellacasa) et comme toujours c’est un très bon moyen de domination.
J’étais peut-être juste un mauvais psy en devenir. Toutefois, je défends que ce n’est pas tellement le fait de personnes mais bien la conséquence d’une épistémologie, d’une façon de faire, de voir et de pratiquer une discipline. Concernant l’argument de la boucle de prophéties auto-réalisatrices, j’entends que cette critique pourrait être une critique générale des SHS. C’est effectivement une limite à surveiller. Cependant, cette limite est fonction de la puissance de la discipline. Une discipline peu connue et qui a peu de pouvoir risque beaucoup moins de tomber dans ce phénomène qu’une discipline médiatisée et reconnue. Dans tous les cas, ces risques prouvent l’intérêt de développer et de protéger les pratiques critiques en recherche. Elles informent sur ces limites et les risques et souvent elles proposent d’autres voies/voix.
4. Explicitation du monde
Ce qui me mène à mon dernier point. Après près de 10 ans d’études et de recherches en sciences humaines dans plusieurs université, ma conclusion personnelle est qu’il y a peu de réponses convaincantes posées par la psychologie. Dans mes recherches, les questions de personnalité ou de prédiction comportementale obtiennent des réponses plus pertinentes par des sociologues, voire des anthropologues, que par des psychologues. C’est évidemment une appréciation très personnelle mais je crois qu’elle doit être formulée ici.
Il y a quelques exceptions : la psychologie générale, la neuro-psycho-physiologie, la méta-psychologie et une partie de la psychopathologie. J’y vois deux raisons principales : soit ces segments de la psychologie ont des objets d’études précis soit ils étudient des objets non-étudiés par d’autres sciences. Pour le reste, je m’inscris dans la suite de Georges Politzer et de Lucien Sève : la psychologie n’est pas encore une science adulte (Sève, 1975, p.34-456). Elle travaille sur des objets pas toujours définis et produits du sens mais pas toujours étayé d’un point de vue matérialiste (matériel et historicisé).
À titre d’exemples concret, le petit livre de Wilfried Lignier La société est en nous (2023) m’a plus apporté en terme psychologique que bien des articles de psychologie. Le monument qu’est Au commencement était… (2021) du regretté David Graeber et de David Wengrow m’a aussi permis de comprendre et d’expliquer bien plus que des lectures étiquetés comme « psychologie ». Bien des comportements et des « personnalités » me paraissent plus sensé·es, compréhensibles, cognoscibles après leurs lectures. Au sein même de la discipline, Lucien Sève, déjà cité, a bousculé ma vision et a permis une bonne partie de cet article. Florent Gabarron-Garcia a sûrement participé également à ma réflexion, notamment avec Histoire populaire de la psychanalyse (2021) et la curiosité qu’il a créé chez moi pour le freudo-marxisme.
Je me place au sein d’un courant critique et marxiste quand je formule cet argument. Je ne dis pas que les données et études scientifiques publiées dans toutes les revues de psychologie doivent être supprimées. J’invite à les repenser dans une transition vers un monde post-capitaliste, à les lire en gardant à l’esprit : « quelle société cela produit ? » et à trier les réflexions psychologiques qui nous permettent de créer du lien et de mieux vivre ensemble et celles qui apportent peu sur ce critère, voire attaquent les liens sociaux (en individualisant, en culpabilisant, en hiérarchisant, etc.).
Conclusion personnelle
Je mets fin à cet article déjà bien trop long !
Malgré mon vif intérêt pour la psychologie, mes études passées en psychanalyse et mes lectures récentes en psychologie cognitive ; j’arrête. J’arrête de participer à cette mascarade qui ferait de la psychologie une science à part. J’irais même plus loin : les sociologues font de la psychologie, les anthropologues font de la psychologie. Et certains mieux que des psychologues attitré·es. Arrêtons avec ces guerres de chapelles et ces distinctions lèche-bottes des puissant·es.
J’arrête aussi pour me permettre de penser autrement, d’utiliser mon temps à lire d’autres auteurs et autrices, à percevoir le monde à travers d’autres catégories. J’arrête comme lutte aussi contre cet impérialisme et cela va me demander du courage et de l’humilité ; il s’agira également d’arrêter de participer aux discussions avec les collègues, d’arrêter de relancer les topics psychologisants, de rompre certaines habitudes voire certains relations pour permettre à d’autres d’éclore.
J’arrête d’autant plus que je ne suis pas psychothérapeute ! Évidemment je souhaite que le soin psychique continue d’exister et de se développer ; je souhaite au maximum de personnes en souffrance de trouver de solutions. J’aimerais simplement faire de la pédagogie une ZAD.
Peut-être documenterai-je dans le futur les conséquences de cet arrêt. Aujourd’hui j’y vois un intérêt intellectuel comme politique. Il est possible que je regrette et que je me trouve naïf dans quelques années. J’ai hâte de voir ce que cela va donner et c’est avant tout ça, la recherche !
Clin d’oeil bibliographique
La psychologie a toutefois pris le devant de la scène des sciences humaines. Elle a acquis une notoriété et une place hégémonique, notamment par sa compatibilité avec l’éthique néo-libérale. À cet endroit, j’ai mis le doigt sur une bibliographie plus foisonnante que ce que je m’imaginais. Je n’ai pas encore eu le temps de tout explorer mais je peux tout de même laisser à voir les références qui ont surgit dans mes explorations :
- L’étayage conceptuel développé par Michel Foucault semble ressortir dans bon nombres d’écrits du champ : microphysique du pouvoir, le pouvoir productif, la principe de gouvernementalité appliqué à l’individu dans sa propre vie, etc.
- Alain Ehrenberg a écrit une trilogie7 dans les années 1990 qui montrent un lien fort entre développement du néolibéralisme et psychologisation des individus.
- Ian Parker produit des analyses critiques de la psychologie, malheureusement difficilement accessibles et jamais traduit en français. J’ai pu mettre la main sur un article8 qui nourrit tout de même la réflexion que je mène présentement.
- François Gonon développe un argumentaire à propos de la neuropsychologie comme complice du néolibéralisme.9 Alain Ehrenberg a également écrit sur le sujet10.
- En sous-bassement plus accessible, moins clairement orienté sur le sujet de la psychologie, Darryl Cunningham a réalisé une bande-dessinée qui retrace le développement de l’individualisme et son lien avec le néolibéralisme11.
Comme le montrent certains de ces auteurs, il ne faut pas croire que la psychologie a dérivé, a fait un faux-pas. Il semblerait plutôt que ce qu’on appelle « psychologie » actuellement est une production néolibérale. La catégorie même d’« individu » autonome, productif, voire auto-productif, désocialisé, psychologisé, cérébralisé est une fabrication historique et il est fort probable qu’elle dépende du néolibéralisme. Autrement dit : cette catégorie, paradigme même de nombreuses études psychologiques contemporaines, n’existerait pas dans un système autre que le capitalisme néolibéral. D’ailleurs, n’étant pas un génie supra-humain, ne puis-je pas formuler cette hypothèse car nous sommes déjà dans un virage vers un au-delà du néolibéralisme ?
- La psychanalyse étant un champ extrêmement large, je veux parler ici de mon expérience auprès d’enseignant·es-chercheur·ses de l’université et de psychanalystes travaillant dans le champ du Travail Social. J’ai interagi quasi qu’avec des lacanien·nes, pour peu que ça précise quoique ce soit. ↩︎
- Psychologues clinicien·nes et psychanalystes principalement. ↩︎
- Des sociologues sont parfois tout aussi coupables, mais, pour la structuration de l’article, je reste ici concentré sur la critique de la psychologie. Statistiquement (sans avoir fait de relevé sérieux), il me semble que c’est tout de même plus souvent l’apanage de psychologues que d’autres praticien·nes des SHS. ↩︎
- Je parle ici en historien amateur : je laisse des historien·nes des sciences plus compétent·es que moi me corriger si mon propos semble aberrant. ↩︎
- Propos réécrit après coup et reformulé par soucis d’écriture ; bien que je défends que l’essence est là, il y a un risque de déformation/déperdition. ↩︎
- Sève, L. (1975). Marxisme et théorie de la personnalité. Éditions sociales. ↩︎
- Le culte de la performance (1991), L’individu incertain (1995) et La fatigue d’être soi (1998) ↩︎
- Parker, I. (2007). Critical Psychology: What It Is and What It Is Not [La psychologie critique : ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas]. Social and Personality Psychology Compass. ↩︎
- Gonon, F. (2024). Neurosciences, un discours néolibéral : psychiatrie, éducation, inégalités. Champ social. ↩︎
- Ehrenberg, A. (2021). La mécanique des passions : cerveau, comportement, société. Odile Jacob. ↩︎
- Cunningham, D. (2014). L’ère de l’égoïsme : comment le néolibéralisme l’a emporté. Ça et là. ↩︎
