La propinquité est la mesure de la proximité (avec laquelle elle partage la même étymologie d’ailleurs). Il n’y a quasi aucune source francophone utilisant ce terme ; on le traduit généralement en « proximité ». Pourtant, la proximité me semble davantage être l’état de fait de quelque chose qui est proche. La propinquité est une mesure : une échelle indiquant la quantité de proximité.
Le Chapitre IV de An Introduction to the Principles of Morals and Legislation de Jeremy Bentham (1789) est souvent cité sur internet comme un usage ancien de la propinquité. Bentham nomme effectivement que la mesure de la proximité potentielle (ou l’éloignement) d’un plaisir ou d’une peine est un des critères du calcul félicifique (sorte de calcul objectif du bonheur, dans une anthropologie d’homo oeconomicus). Je ne vais pas revenir ici sur toute la philosophie utilitariste de la morale de Jeremy Bentham ; je le nomme simplement pour corriger une erreur fréquente sur internet. À la page 40 du PDF issu du texte précédemment cité (étant lui-même un scan du document publié en 1789) nous pouvons lire clairement : « proximity ». Bentham n’utilise pas le terme de propinquité, bien qu’il en ait une intuition.
Ceci dit, je ne retrouve pas d’autres pistes pour retracer l’origine de ce terme. « Propinquité » rejoindra mon lot de concepts aux définitions floues (comme l’« Amicalité ») dont la généalogie semble perdue. J’abandonne la généalogie mais je vais tout de même essayer de faire le travail de définition, ne serait-ce que pour expliciter mon usage :
Définitions
Je sépare ici une définition stricte de la propinquité et une définition dite « fonctionnelle » qui précise l’usage que je fais de ce terme.
Définition stricte
En terme mathématique, la propinquité est une sorte de mesure négative de la distance. À mesure que la distance se réduit, la propinquité augmente. La propinquité pourrait alors sembler inutile : quelle différence entre dire « il y a 10km de chez moi à la piscine et 2 km de chez moi à l’épicerie » et « j’ai une propinquité plus importante avec l’épicerie qu’avec la piscine » ? A priori rien.
La propinquité est donc, au sens strict, la quantité de proximité. « Proximité » ici est entendu dans un sens élargi : nous parlons tant des lieux « proches », des espaces communs que des sentiments de proximité avec une personne (possiblement lié au partage de valeurs ou d’une activité commune). Ainsi avoir une forte propinquité avec quelqu’un·e indique que, sur un ou plusieurs aspects, nous sommes proches, voire semblables.
Le nommer ainsi inverse notre vision : nous indiquons de quoi nous sommes proches et non la quantité de distance entre deux points. Ce n’est en soit pas rien. Dominique Depenne développe dans Distance et proximité en travail social (2019) une idée similaire, dans le champ de l’accompagnement social. Mesurer et nommer nos propinquités pourrait, peut-être, encourager à développer une écologie de l’attention (comme ont pu l’argumenter Simone Weil, 2021/1949 ; Joan Tronto, 2009/1993 ; Yves Citton, 2021) plutôt qu’à dissocier face à des choses perçues comme lointaine.
Définition fonctionnelle
Bien que la propinquité est stricto sensu la mesure de la proximité, elle est souvent utilisée comme une porte d’entrée dans la psychologie de l’attraction. Dans l’Encylopedia of Social Psychology (2007)1, par exemple, dès la seconde phrase, je lis : « The greater the degree of propinquity, the more likely that two people will be attracted to each other and become friends. » [Trad. : Plus le degré de propinquité est grand, plus il est probable que deux personnes seront attirées l’une par l’autre et deviendront amies.].
En effet, plusieurs études ont documenté ce lien et ont tenté d’expliquer les effets de la propinquité. L’Encyclopedia of Social Psychology, nous informe d’effets « basiques » qui semblent à l’œuvre derrière cette idée de propinquité : biais de simple exposition2, effet d’aubaine ou opportunisme relationnel3 et, j’ajoute, théorie de l’espace social4. Ainsi les personnes proches s’apprécient davantage car elles partagent des lieux de vie, des pratiques, peut-être des connaissances communes. Leurs biais les amènent à intégrer le visage de l’autre comme un élément du quotidien (et donc le percevoir comme moins menaçant, plus appréciable). Le jour où l’un·e cherchera à développer une relation, il y a statistiquement plus de chance qu’iel le fasse avec ces personnes déjà proches car elles sont plus accessibles. Pour peu qu’une autre personne soit dans une démarche similaire ou simplement disponible, alors le match est fortement probable.
C’est en importante partie cela qui explique la proximité en âge de nos amitiés (parfois rencontré à l’école et donc dans un classement par âge), le regroupement par communauté même quand cela n’est pas une obligation ou une mesure de protection ou la célèbre maxime : « Qui se ressemble s’assemble ». Tout un champ des sciences humaines s’est intéressé à cela avec des concepts comme l’assortative mating. Évidemment, l’inverse a été testé : est-ce que « les opposés s’attirent » ? C’est ce que l’on trouve quand on cherche autour du concept de disassortative mating et la réponse est « plutôt pas ».
Pour conclure c’est tout cela qui m’amène à définir « propinquité » comme, à la fois, la mesure de la proximité entre deux choses (en mettant en avant leur proximité plutôt que leur distance) ET l’attrait que l’on a pour les choses qui nous sont proches (géographiquement, psychologiquement, socialement, etc.). La propinquité est ainsi cette proximité qui nous encourage à l’appréciabilité. J’ai conscience d’opérer ici une sorte de troncature usant de « propinquité » pour « appréciabilité dû à une forte propinquité ». Vu que je n’ai trouvé trace de la propinquité (en tant que mesure) que dans des études étudiant l’attraction et l’appréciabilité interhumaine, je me permet cet usage de « propinquité » pour dire : « proximité entrainant de l’appréciabilité ».
Comme dit, ces travaux sont davantage menés en psychologie sociale et psychologie de l’attraction. Je situe ma part du travail en cherchant à développer une utilisation pédagogique de la propinquité. Je me base sur deux connaissances que j’essaye de faire communiquer : « la propinquité est proportionnelle à l’appréciabilité interhumaine » + « l’appréciabilité de l’enseignant·e est un facteur de réussite des apprentissages ». Ainsi la propinquité pourrait être étudiée dans le but d’en faire un outil pédagogique favorisant à la fois les relations dites « prof-élève », l’adhésion/accrochage à la formation et l’apprentissage des apprenant·es.
Pour mettre en place cet outil, j’ai besoin de cartographier les différentes propinquités. Ici « propinquité » se montre donc au pluriel, dans toute la complexité des êtres-en-relation que nous sommes. Je vais lister quelques exemples, rangés par force d’effet d’après une méta-analyse de 2023 5 :
La propinquité économique
La propinquité économique rejoint l’ensemble monumental de travaux sociologiques sur les classes sociales et l’endogamie. Il semble admis en sociologie que nos revenus conditionnent notre mode de vie (par mon lieu d’habitat, mon type de logement, mes activités de loisirs, les lieux dans lesquels je vais faire la fête, les types de nourriture que j’avale, etc.). La propinquité économique c’est simplement une mesure théorique de cette réalité sociale. Je trouve qu’elle a l’avantage de nommer clairement le rapprochement affectif lié à cette réalité : parce que notre situation économique est similaire, alors nous cohabitons dans les mêmes espaces, ce qui nous aide à nous apprécier.
La propinquité politique
La propinquité politique définirait notre tendance à davantage apprécier les personnes ayant des valeurs et des idéologies (politiques) proches des nôtres. Elle est le facteur le plus solide cité par la méta-analyse. Ce qui présente une forme de logique : on se regroupe par affinité et compatibilité de valeurs car ces valeurs influent sur notre mode de vie. Il est plus facile d’apprécier quelqu’un·e de conservateur·ice quand moi-même je le suis que lorsque je suis fermement progressiste. Encore une fois, cette propinquité s’explique par le fait que l’on va plus vraisemblablement partager des médias ou certains lieux de socialisation ; donc se fréquenter, avoir des choses à se dire, parler un langage commun, etc.
La propinquité politique se loge entre des biais de simple exposition et de confirmation, un jeu de miroir narcissique et une sociogenèse. Je m’explique : on apprécie plus volontiers les personnes qui, en déroulant leur discours, valident notre propre pensée (narcissisme, biais de confirmation). Mon discours m’a sûrement été léguée par une socialisation (familiale, associative, amicale…) et est sûrement dû à une sociogenèse spécifique… que l’on retrouve chez l’autre quand il déroule un discours similaire. C’est aussi une reconnaissance de milieux sociaux possiblement communs qui participent à cette propinquité par effet d’entre-soi et par différenciation sociale. D’où ce sentiment allant de la frustration jusqu’à la déception, voire la trahison et le dégoût quand quelqu’un·e que l’on a pensé proche et que l’on a apprécié pour cela se révèle n’être pas tout à fait aligner avec nous, pas tout à fait du même milieu.
Pour comprendre cette propinquité, il faut voir la politique à son niveau quotidien, micropolitique. Toutes interactions humaines rejouent des systèmes de dominations, de hiérarchisation et de normes bien plus générales. La propinquité politique se comprend quand nous visibilisons la politique dans nos interactions et non pas comme le travail de quelques politicien·nes.
La propinquité religieuse
Je la nomme simplement car elle obtient l’un des plus haut score dans la méta-analyse, par honnêteté intellectuelle. Ce n’est pourtant ni mon sujet et ce n’a pas grand intérêt pour mon travail présent, je crois.
Toutefois la méta-analyse remarque que les partenaires de couple semblent davantage s’apprécier et cohabiter quand ils et elles partagent une même religion où des croyances proches. Cela peut s’expliquer d’une manière similaire à la propinquité politique : sociogenèse proche, biais de confirmation, etc. En réalité, des sociologues ont montré qu’il y a un lien entre religion et orientation des votes6 ; soit la propinquité religieuse pourrait être perçue comme une extension de la propinquité politique.
Une propinquité intellectuelle ?
C’est un argument souvent entendu que j’ai voulu vérifier. Préférons-nous fréquenter des personnes ayant un niveau de QI proche du nôtre ? Et, au fond, qu’est-ce que ça veut dire ? Dans un modèle d’intelligences multiples, préférons-nous fréquenter des personnes ayant développer des formes similaires d’intelligences ?
J’ai pu lire des données concordantes sur certaines éléments mais aussi des données contraires sur ce sujet. Faisons un peu le tri :
Une propinquité de QI
D’après la méta-analyse citée ainsi que des posts que l’on peut lire dans des réseaux cherchant à regrouper des personnes se reconnaissant comme « HPI » (Haut Potentiel Intellectuel) ou « HQI » (Haut Quotient Intellectuel), cette propinquité semble partiellement se vérifier. Elle semble surtout vérifiable dans les écarts importants (QI > 120 ou < 80). Concrètement ce que la méta-analyse semble suggérer c’est que nous formons plus souvent des couples avec des personnes ayant un QI proche du nôtre. Comme d’habitude, je précise que c’est une tendance statistique et pas une loi universelle et prédictive.
Pour les plus intéréssé·es : dans une population où la moyenne de QI serait de 100 et l’écart-type de 15, on estime que vous avez plus de chances d’être en couple avec quelqu’un·e qui a un éloignement proportionnel au votre que l’inverse. En chiffre : par écart-type d’écart que vous avez avec la moyenne, votre partenaire semblerait avoir un QI éloigné de 8,5 points. Exemples : si j’ai 85 de QI, soit 1 écart-type d’écart à la moyenne (85-100/15 = -1), statistiquement on retrouve majoritairement des partenaires entre 76 et 93 de QI ; dans le cas où j’aurais 130 de QI, soit à 2 écart-type de la moyenne (130-100/15 = 2), statistiquement j’ai plus de probabilités d’être en couple avec des partenaires ayant 113 à 147 de QI.
Bref, c’est une simplification et une analyse très statistique. Je tiens une position qui est de dire que les stats ne reflètent absolument pas toute la densité de la réalité mais nier les chiffres dans une approche anti-mathématique me paraît tout aussi fausse.
In fine cela ne nous apprend pas grand chose. Les gens à bas niveau de QI ont plus de chances de sortir ensemble et de se plaire et les personnes à haut niveau de QI idem. Sauf que :
- l’on ne connait majoritairement pas son QI et le calcul même de ce quotient porte à débat.
- cela essentialise et nie les effets sociologiques (toujours les mêmes : sociogenèse, espace social, homophilie/endogamie, etc.)
Toutefois, en terme cognitiviste, on pourrait dire que l’on a une tendance à préférer se rapprocher de personnes qui traitent les données/informations à la même vitesse que nous. Et dis comme cela, je n’ai pas l’impression de dire quelque chose de fou.
Une propinquité éducative
En réalité, le point précédent est à nuancer par ce point-ci. À y regarder, la corrélation est bien plus consistante quand on regarde le niveau de diplôme (jugé comme « niveau éducatif ») des partenaires étudié·es. On ne réinvente rien : on prouve et on chiffre l’endogamie. Les personnes semblent préférer rester dans un entre-soi confortable et vivre avec d’autres personnes ayant un niveau de diplôme (et donc souvent des emplois, des loisirs et des compétences sociales similaires).
Conclusion
On pourrait résumer que la propinquité c’est « juste » un melting pot d’effets de simple exposition, de biais de confirmation, de mécanismes de type homophilie/endogamie, de différenciation intergroupe, de classes sociales, etc. Toutefois, ce que j’ai cherché à montrer, notamment par ces exemples, c’est que nous sommes un cerveau, dans un corps, dans une écologie. Nous sommes issus d’une génétique, d’une psychogenèse et d’une sociogenèse.
Je ne prétends pas révolutionner les sciences sociales. Je fais ce travail car je trouve un intérêt important au fait de pouvoir nommer clairement la propinquité et donc de la rendre visible dans nos pratiques, dans nos relations, dans nos vies. Si j’ose une critique, j’ai l’impression que souvent une idéologie majoritaire aurait tendance à ne pas vouloir voir ces effets car cela pourrait encourager du communautarisme ou que-sais-je.
Au fond, la propinquité nous amène à nous poser la question : qu’est-ce qui nous rapproche au juste ? Et donc de rendre visible des trajectoires sociales, nos habitudes de vie, une partie de notre sociogenèse. Je défends que rendre visible c’est le premier pas pour prendre soin. Rendre visible nos propinquités c’est rendre visible le social qui nous lie.
Peut-être que la propinquité et son étude attaque un idéal d’universalité et d’égalité. Pourtant ce n’est pas nommer un effet psychosocial qu’il le fait exister. Le nommer c’est pouvoir travailler avec, voire contre si c’est un souhait. La propinquité permet d’ouvrir les yeux sur ce qui intervient dans nos rencontres et pourrait servir des projets plutôt tournés vers l’inclusion, la défense des communautés et la diversalité.
[Au besoin, je rappelle que ces effets ne sont pas des effets déterministes absolus ; ils influencent nos relations, ne les dictent pas. Je sais également que ces effets dérangent en ce qu’ils nous montrent davantage comme déterminé·es que comme des êtres libres de choix. Ce n’est pas parce que c’est désagréable qu’il faut détourner les yeux. ]
- Baumeister, R. et Vohs, K., (dir.). (2007). Encyclopedia of Social Psychology. Sage Publication.
Pour accéder directement à l’entrée « Propinquity » : https://sk.sagepub.com/ency/edvol/socialpsychology/chpt/propinquity ↩︎ - Effet montrant qu’être en contact avec un objet le rend plus désirable par « simple exposition ». Cet effet semble être valide entre des êtres humains et la notion même de « contact » est à saisir dans un sens large : des relations distanciels via réseaux sociaux semblent activer ces mêmes effets. ↩︎
- C’est à dire que nous devenons ami·es ou nous mettons en couple davantage par « opportunisme » que par choix (ou alors un choix tout à fait contraint). Nous devenons ami·es d’abord avec les gens que nous fréquentons et donc qui évoluent déjà dans notre écologie (étude au sein de la Maryland State Police Training Academy citée dans l’Encyclopedia of Social Psychology ou l’ancienne mais classique étude de Festinger, Schachter et Back (1950) : Social Pressures in Informal Group). Pour les couples, nous formons avant tout des couples avec des personnes cherchant à se mettre en couple en même temps que nous, soit une proximité temporelle. Tous·tes les partenaires potentiel·les ne sont pas disponibles et physiquement rencontrables donc nous sommes en couple avec des gens qui étaient disponibles quand et où nous l’étions également : c’est un effet d’aubaine. ↩︎
- L’espace social est une théorie portée par Pierre Bourdieu tout au long des années 1970. Pour le résumer à la hache, il montre que les lieux et activités sociales ne sont pas mobilisées de manières égalitaires au sein de la société : d’après un découpage majoritairement issus des capitaux économiques ou culturels stockés, des classe sociales se forment. C’est-à-dire qu’une partie de la population, dû à sa capitalisation économique et/ou culturelle va préférer lire tel journal, pratiquer tel loisir, faire la fête de telle manière. Ce qui participe à une sociogenèse de l’individu : « C’est comme ça qu’on fait la fête chez moi ! » ; « J’ai toujours écouté ce style de musique. » et par effet de reproduction va structurer les classes sociales. C’est un aller-retour permanent : une transduction.
Cet article résume les enjeux : https://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1984_num_52_1_3327 ↩︎ - Ces explications sont issues d’errances sur internet parfois mal documentées (pardon) et d’une méta-analyse : Horwitz, T., Balbona, J., Paulich, K. et Keller, M. (2023). Evidence of correlations between human partners based on systematic reviews and meta-analyses of 22 traits and UK Biobank analysis of 133 traits. Nature Human Behavior, n°7, p. 1568-1583. DOI : 10.1038/s41562-023-01672-z ↩︎
- Je pense spécifiquement à Claude Dargent : Dargent, C. (2007). Religion et vote : « Cachez cette variable que je ne saurais voir… » [Rapportderecherche]. Cevipof. ⟨hal-01063753⟩ ; Dargent, C. (2026). Le vote s’explique-t-il par la religion ou par les inégalités ? Des législatives de 2024 aux municipales de 2026. Note de recherche du CEVIPOF, n°1. En ligne ici. ↩︎
