L’anarchie en action, écrit initialement par Colin Ward, paru en 1973 est traduit et édité par Goeffrey Dorne chez HCKR (2026).
– Lu et commenté durant l’été 2026 –
L’anarchie en action porte merveilleusement son nom ; il est de ce type de livre qui questionne mais surtout qui motive. Le texte initial de Colin Ward est déjà un sacré appel à une réflexivité critique et propose des champs d’actions possibles. Toutefois c’est les commentaires de Geoffrey Dorne, en fin de chaque chapitre, sous la forme d’une petite liste synthétique d’actions envisageables dès maintenant, depuis chez soi, autour de chez soi qui sont tout à fait mémorables.
J’ai commandé ce livre un peu sur un coup de tête, pour soutenir HCKR, l’édition indépendante et « le mouvement anarchiste ». J’avais décidé de le lire dans une période de vacances de thèse pour déconnecter des SHS et me reconnecté avec ce que j’aime lire : de la philosophie politique. Je n’ai pas été déçu mais surtout je n’ai pas tant déconnecté de la thèse que cela. Déjà, je remarque que je ne me suis pas tant éloigné des lectures anarchistes qui ont habité mes années de jeune adulte. Je remarque que, dans ma pensée, Pierre Kropotkine fréquente Paulo Freire et que les penseurs et penseuses anarchistes ne sont jamais bien loin.
Bien que ce ne soit pas son but premier (je présume), L’anarchie en action a soulevé en moi plusieurs questions pédagogiques : pourquoi des étudiant·es, pourtant méprisé·es par l’institution scolaire, n’adhèrent pas toujours à nos propositions libertaires ? peut-on être anarchiste en tant que membre d’une institution qui ne l’est pas du tout ? que vaut un discours d’autonomie isolé au milieu de pratiques d’invisibilisation, de silenciation, en un mot : de domination ?
On peut également être exigeant avec les pratiques anarchistes : sont-elles au fond pédagogiques ? le goût pour l’anarchie peut-il se transmettre ? quand faut-il se satisfaire de nos pratiques ? faut-il les évaluer ? si oui, comment ? par qui ? Dans mes milieux (la formation post-bac), les pratiques dites « anarchistes » renvoient souvent à des élargissements démocratiques des publics : on cherche à accueillir (dans le sens « donner/faire une place ») davantage de subalternes (issu·es de milieux peu diplômés, issu·es de l’immigration, queers, etc.). Bien qu’évidemment je soutiens et suis complice de ce travail de démocratisation, je suis frustré que peu parlent des méthodes utilisables en salle, face à un groupe.
Évidemment, accueillir des subalternes dans nos formations est un pas en avant. Encore faut-il pouvoir les accompagner pédagogiquement. Et que fait-on des dominant·es légitimes ? N’y-a-t-il pas un discours et des pratiques à développer afin de calmer les tendances impérialistes des hommes blancs cis de bonne famille ?
L’anarchie en action permet que je me repose ces questions et que je n’oublie pas de questionner mes pratiques et ma propre domination. Cette lecture a réanimé en moi des souvenirs théoriques (de Francisco Ferrer, d’Alexander S. Neill, de Célestin Freinet) mais surtout elle m’a donné envie de faire.
J’ai aussitôt lancé une discussion avec des collègues, quelques messages tout au plus mais qui actent un début de réflexion. Et quelle joie de me rendre compte que ma volonté est partiellement partagée. Quelle joie de donner raison à Colin Ward et Geoffrey Dorne : l’anarchie est en partie déjà là. Au fil de cette discussion avec mes collègues, j’ai pu me rendre compte de tout ce que je/nous fais(ons) qui serait déjà dans un giron « anarchiste ». Cela permet de les nommer comme point de résistance, d’y faire attention, de faire attention aux collègues mettant en place de telles pratiques et des répercussions que cela peut avoir et surtout de continuer.
Alors nous continuerons à refuser le fichage des présences en classe. Nous continuerons de laisser la porte ouverte à qui souhaite venir participer. Nous continuerons de constituer le contenu du cours comme collaboratif, discuté collectivement et amendable. Nous continuerons de critiquer les dominations et silenciations en place dans nos lieux de formation. Nous continuerons de critiquer notre propre place, notre propre pouvoir et de le rendre transférable dès que cela est possible. Nous continuerons de valoriser les savoirs d’expérience des étudiant·es et de leur donner tribune pour que ces savoirs se légitiment. Nous continuerons à utiliser des méthodes comme l’enquête ouvrière ou l’arpentage et nous continuerons de tenter d’organiser des groupes de lectures, bien que toutes ces méthodes soient parfois compliquées à mettre en place dans nos lieux de travail et ne remportent pas toujours l’adhésion des premier·es concerné·es.
Merci à L’anarchie en action pour avoir été, au moins le temps d’un été, le carburant d’une réflexion et d’une volonté collective.
