Une question qui insiste dernièrement est celle de mes coopérations : avec qui ? comment ? où ? volontaires ou subies ?
Cette question vient majoritairement de Pascal Nicolas-Le Strat et de nos échanges autour de mon travail de doctorant. Ses paroles trouvent un écho dans mes lectures anarchistes du moment (L’anarchie en action de Colin Ward, traduit et édité par Geoffrey Dorne, 2026 ; Prendre la parole sans prendre le pouvoir de Marion Him-Aquili, 2026). Me revient encore en plein visage mon isolement militant et ma difficulté à me lier avec d’autres. J’ai quelques fois essayé. Tous les collectifs me mettent mal à l’aise. Que ce soit par leur organisation (association de politique locale), leur (dés)organisation (AG et mouvements autonomes spontanéistes), leur dogmatisme (certains syndicats et partis politiques) ; même finalité, je ne m’intègre pas.
Pourtant il faut. Les coopérations ne sont pas facultatives dans l’action politique. Pour mon travail de recherche/pédagogie, également : je cherche des coopérateurs et coopératrices dans les milieux universitaires. J’ai tenté des correspondances. J’ai organisé des rencontres. Je me suis présenté à des bureaux, j’ai serré des mains. Parfois j’ai eu une réponse. Et puis l’épuisement.
Peut-être par pessimisme mais je préfère penser que c’est par stoïcisme que j’admets que c’est ainsi. Soit : je suis nul pour tisser des coopérations. Ou alors suis-je nul pour les voir ? Je tord la citation de Karl Marx : « la compétition capitaliste nous a rendus si stupides que nous ne voyons pas nos coopérations ! »1
Est-ce qu’on peut dire que je coopère avec les étudiant·es ? Je tente des pratiques en partie basée sur des commentaires et des remarques qu’ils et elles partagent avec moi. J’espère développer une pédagogie qui les aide et participe à améliorer leurs conditions de travail. Sont-iels conscient·es de tout ça ? Se décrirait-iels comme coopérateurs ou coopératrices de mon projet de thèse ?
Je les consulte et ils et elles m’inspirent de nombreuses réflexions. Toutefois le gros du travail se passe sans elles et eux et je me rappelle d’une étudiante visiblement surprise, si ce n’est choquée, d’apprendre que nous (les formateur·ices) pensions le cours en amont et que mes blagues, mes digressions et l’organisation du cours étaient majoritairement prémédité·es. Peut-on coopérer à un projet qui se passe en partie en dehors de notre conscience ? de notre champ d’action ?
Je me fourvoie peut-être et il n’y a pas de coopération entre des rôles et des statuts asymétriques. Alors mes coopérations sont à chercher avec mes collègues. Est-ce qu’on peut dire que je coopère avec Amarin ou Élisabeth (mes collègues les plus proches) ? Avec Amarin, nous avons fondé une coopérative ensemble ; nous sommes officiellement coopérateurs. Je le ressens tout à fait du point de vue du travail. L’est-on également intellectuellement parlant ? C’est tout à fait con d’écrire ça : je mène une recherche-action au sein même de mon travail et je différencie notre coopération économique au travail versus une coopération intellectuelle… au-delà ?
Il y a coopération dans notre entreprise. Il y a coopération même au niveau personnel : l’un a déjà fait des courses pour l’autre qui était empêché, l’un a conduit l’autre à l’hôpital au milieu de la nuit ou encore l’un aide l’autre lors de travaux de réfection de son logement. La coopération s’est insinué partout dans notre relation. La question est donc : pourquoi n’arrive-je pas à la voir dans le fond intellectuel ?2
Élisabeth et Amarin, qu’il et elle le veuillent ou non, participent à mon travail de thèse ; par de longues discussions en covoiturage, au bar ou, plus souvent, aux pauses café. Nous discutons de références. Nous contre-argumentons les propositions de l’un, de l’une, de l’autre. Surtout, nous faisons ensemble et nous en parlons. Nous nous autorisons des tentatives et nous sommes curieux et curieuse de faire des debriefs communs ensuite.
Ces tentatives sont d’ailleurs rendues possibles (voire encouragées) par d’autres coopérations avec divers commanditaires : Élisabeth, évidemment, mais également Swan, Pierre, Tiphaine, Anaïs… Je ne parle pas ici simplement de gens qui nous missionne pour des contenus de formations et ensuite nous font confiance pour l’administrer à notre guise (ce qui est peut-être déjà une coopération) mais bien de cadres de formation qui travaillent à nous fournir les conditions à l’expérimentation pédagogique.
Lors de cet été 2026, je visibilise un cas très concret de coopération où une équipe en difficulté pour boucler sa programmation 2026-2027 me consulte. Ce sont nos intérêts convergents (pour elles, un besoin de remplir urgemment une programmation ; pour moi, le besoin d’avoir des revenus assurés l’année prochaine) qui sont la base et le ciment de cette coopération. Pourtant c’est bien une confiance amicale qui fait que notre arrangement se discute sans faux-semblant, en se permettant des suggestions sur le travail collectif bien au-delà d’une simple négociation de contrat de vacation.
En élargissant le sens de « coopération », on pourrait entendre que toutes les personnes que je croise coopère avec moi à des degrés variés. Pour n’en citer que deux : Floriane, une autre collègue m’a déjà amené à réfléchir profondément et à bouleverser certaines de mes idées reçues en quelques mots/postures lors de courtes conversations, le plus souvent dans un couloir. Ma Maman a pu, tantôt par une écoute silencieuse, tantôt par des récits de vie, tantôt par un prêt de livre, précipiter une réflexion et me pousser à prendre en considération de nouveaux arguments. Est-ce des coopérations ou est-ce simplement la vie sociale ? Est-ce une dépréciation de la coopération ou un refus de la nommer que de dire cela ?
J’ai tout de même l’impression que les coopérations des autres sont plus cools. Je pense à des collègues qui écrivent ensemble ou qui s’embarquent dans des projets de recherche-action/création ensemble. Je pense à des ami·es qui militent ensemble. Moi je ne fais que travailler avec des Autres. Je me relis et je m’aperçois de la bêtise de ce que j’écris.
Soit, collaboration n’est pas coopération, Pascal Nicolas-Le Strat le nomme justement. La coopération me semble nécessiter ce plus affectif que l’on ne retrouve pas systématiquement dans les collaborations du quotidien. La coopération est-elle déjà du côté du care ? En tout cas, si je n’en ai rien à faire des personnes (I don’t care), je ne vois pas comme des coopérations peuvent se tisser.
Au fond, il m’a fallu écrire ce court article pour me rendre compte que je baignais dans des coopérations. Des coopérations vives et quotidiennes, des coopérations discrètes (au sens littéral et mathématique), des coopératives distanciées mais toujours responsives, des coopérations invisibles tout en étant cadrantes… Bref, une myriade de coopérations aux tons variés !
- La citation originelle est : « la propriété privée nous a rendus si stupides que nous ne voyons pas le commun ! » (cité par Negri & Hardt, Commonwealth, p.9 et 368 ; cité par Nicolas-Le Strat, Le travail du commun, p. 35) ↩︎
- Alors que nous passons des heures mensuellement à débattre. Nous nous prêtons des livres. J’utilise des concepts et des argumentaires qu’il m’a appris. etc. etc. ↩︎
