Pour situer mon propos et planter le décor, je précise que je suis en doctorat « à mi-temps », entendre « non rémunéré ». Je vis grâce à un emploi de formateur dans une coopérative qui, principalement, sous-traite pour de gros organismes de formation. Nous sommes ainsi en bout de chaîne ; prenons, par exemple tout à fait fortuit, une réduction de budget ou une restructuration des formations desquelles nous dépendons, nous serons dans les premiers à ne plus avoir d’emploi ou de forcer pour conserver un travail sous-payé. Pour ajouter au tableau, suite à un concours de circonstances, nous avons pu acheter une maison avec ma compagne (ce qui nous semblait hors de portée) ; évidemment, vu l’état de nos finances, la maison est à rénover.
Mon actualité résonne en elle-même : je lis actuellement Lucien Sève (1975 ; 2015) et découvre son concept d’emploi du temps. Concept que j’éprouve tout à fait en ce moment : les actes posés dans mes activités, structurées dans un emploi du temps contraint, font qui je suis. Et cela finit par se répercuter sur ma recherche. Concrètement, les contraintes qui s’imposent au sein de mon emploi du temps (notamment le travail salarié) organise la totalité de mon emploi du temps. Les travaux de rénovation en tant qu’une activité chronophage et peu modulable vient également s’insérer (de force) quand c’est possible. Où est le temps de la recherche ? Contraint, contrit, par bulle comprimées.
Je parle bien ici de recherche académique : lire, écrire, concevoir des actes de recherche, analyser des données… Ce temps est mis au ban d’autant plus qu’il est énergivore et ne peut pas s’intercaler aisément. Si je lis Sève à 22h au fond de mon lit, malgré mon respect et mon intérêt pour ses travaux : je m’endors. J’écris et j’analyse sur ordinateur ; essayant de préserver mon rythme de sommeil (et un peu ma vie de couple), je fais tout pour ne pas être sur l’ordi après 19h. Pour analyser, il faut que je réunisse plusieurs bloc-notes, des feuilles imprimées, des carnets et que je passe de l’un à l’autre en tenant mon fil de réflexion ; matériellement, il me faut une pièce au calme, sans distraction et plusieurs heures.
Tout cela pour montrer que l’organisation temporelle des travaux que j’ai à mener conditionne mon emploi du temps, mon rapport à la quotidienneté, le poids que va peser telle ou telle activité dans ma semaine, voire la productivité desdites activités. Je finis par envier parfois les doctorant·es qui n’ont pas la nécessité d’un emploi rémunérateur et qui n’ont pas de chantiers « annexes » à gérer… Est-ce que je ne serais pas en train d’envier les bourgeois·ses et leur emploi du temps libéré ? Je fantasme in fine sur le travail libre. Tout me ramène à ma position de classe.
Produire une recherche bien ficelée, ambitieuse me semble être un privilège. Ou plutôt l’expression de privilèges. Cela signifie que læ chercheur·se peut se soustraire aux activités de reproduction et de travail hors-recherche pour se concentrer sur cette dernière. L’histoire de la philosophie est fait de nombreux·ses philosophes passionnant·es… qui vivaient de mécénat.
Je ne sais trop quelle conclusion apportée à cela. Je vois, avec une forme de tristesse, les morceaux de ma thèse que je bâcle ou que j’abandonne par pression temporelle. Rien de nouveau dans l’histoire des idées mais j’éprouve personnellement qu’il y a des recherches bourgeoises et des recherches prolétaires. Je ne parle évidemment pas ici des objets d’étude choisis ni même des méthodologies (quoique). Je parle bien des actes de cette recherche : comment elle se produit et ce qu’elle produit.
Nous verrons ce qu’il advient de la mienne.
