Je voulais un article un peu « hommage » aux auteurs et autrices que je n’ai pas seulement lu mais qui ont bouleversé ma vision du monde, de la société, de l’humain. Le voici. Je répertorie ici les auteurs et autrices, lus et relus, qui me laissent une trace plusieurs années plus tard, que je continue de citer de tête ou de mobiliser dans des réflexions (presque) au quotidien. J’essaye de les présenter dans l’ordre de découverte, peut-être qu’une logique finira par en émerger.
2015 – Piotr/Pierre Kropotkine
Ayant été socialisé à certaines philosophie libertaire dans les milieux punks, j’ai voulu lire des anarchistes. Pierre-Joseph Proudhon m’a paru inaccessible tant il faisait référence à des éléments de son époque que je ne connaissais pas. On m’a offert une biographie de Louise Michel qui ne m’a pas séduit. Outre des écrits ça et là sur internet, j’ai surtout lu La morale anarchiste (édition mille et une nuits, 2004). Et là, il y a eu un avant et un après.
J’ai lu et relu ce texte je ne sais combien de fois. J’ai médité certains de ces passages. Je n’étais alors pas vraiment un grand lecteur et ce petit texte m’a également séduit pour cela : il est très accessible et peu long. J’ai dû attendre plusieurs années avant de plonger dans L’entraide et d’autres textes de Kropotkine.
Je le cite dans cet article car tout ce que j’ai lu de Kropotkine m’a marqué que ce soit sur l’organisation politique, l’évolution humaine, l’économie, l’éducation et les relations interpersonnelles. Je dois une bonne partie de mon éducation politique et de ma tendance « anarchisante » à Kropotkine.
2018 – David Graeber
J’ai commencé David Graeber par Pour une anthropologie anarchiste quand Lux la ré-édité (2018). Je ne connaissais pas l’auteur et je n’y connaissais quasi rien en anthropologie. J’ai acheté ce livre par intérêt et sensibilité à l’anarchisme. Je l’ai dévoré et je suis instantanément tombé amoureux de Graeber.
J’ai vadrouillé sur internet pour étudier son concept de bullshit job, je me suis renseigné sur lui et ses actions, j’ai commencé à étudier son histoire de la dette. Puis, j’ai sauté sur Au commencement était… dès qu’il est paru en français (novembre 2021). Claque sur claque, à chaque fois.
Graeber est un monument en sciences sociales : ses théories sont puissantes, sans cesse bouleversantes, il a une attention pour ses lecteurs·ices et écrit pour être lu (ce qui n’est pas si commun en SHS). J’ai clairement connu un avant et un après Graeber. Tout en ayant pas un « après » tout à fait défini : je relis Pour une anthropologie anarchiste tous les 2 ans, je me suis déjà replongé dans certains passages de Au commencement était… . Graeber m’éveille toujours à un quelque chose, attire mon attention sur un point que je n’avais pas encore mémorisé.
2020 – Mention spéciale : Epictete
Je cite ici Epictete mais j’avoue ne plus savoir comment le classer. J’aime à le présenter ainsi : Epictete m’a sorti d’une dépression1. La lecture d’Epictete a été bouleversante pour moi et m’a nourri pendant quelques années. Mon entrée en doctorat 3 ans plus tard a complètement modifié mon rythme de lecture ainsi que la teneur de mes lectures. Je crois qu’Epictete et les stoïciens s’y sont perdus.
Aujourd’hui (en 2026), j’ai bien du mal à dire ce que je dois à Epictete. Toutefois, cela reste une lecture que je recommande. C’est un peu cryptique par endroit, on ne comprend pas toujours tout mais j’y ai trouvé une poésie apaisante. Parfois, je me demande si Epictete ne m’a pas (re)mis sur la voie du bouddhisme.
2021 – Brad Warner et Dōgen
J’ai, de longue date, un intérêt mystérieux pour le bouddhisme. C’est une forme d’attirance que je n’explique pas car je n’ai pas vraiment eu ni socialisation ni éducation bouddhique. Je remarque simplement que, par cycle, je vais lire des livres d’inspiration bouddhiste.
Brad Warner a été un éveil. Brad Warner est un état-unien, ancien membre d’un groupe de punk, qui va vivre au Japon pour réaliser son rêve : participer à la réalisation de film de kaïju (Godzilla par exemple). Pendant ce voyage, il va rencontrer le bouddhisme zen et se prendre de passion pour l’un de ses plus grands philosophe : Dōgen. Il est aujourd’hui le responsable mondial de la sangha2 des poursuiveurs de l’œuvre de Dōgen.
Il a écrit plusieurs livres très accessibles sur le sujet, Assieds-toi et tais-toi ! (traduis en français en 2021) reste mon préféré. Son style mêle éthique punk et philosophie bouddhique, c’est brillant ! Le parfait mélange pour que je tombe dedans !
Hormis son style d’écriture, Brad Warner est un fin connaisseur (et traducteur) de Dōgen. Comprendre Dōgen (2024), son dernier livre, est une introduction magistrale au Shōbōgenzō. Tous les livres de Warner m’ont mis dans des états profonds de réflexion et surtout ont perturbé ma vision de la vie, des gens, des choses. Matériellement, ces lectures m’ont poussé à méditer. Je ne saurais dire si c’est l’effet de la méditation zen ou la lecture de Brad Warner mais j’ai un sentiment profond de compréhension du monde qui s’est développé suite à cette période de ma vie.
Si je parle en tant que chercheur en SHS, il y a clairement des éléments de psychologie (et sûrement de sociologie) que j’ai compris grâce à Brad Warner (et Dōgen). Ressentir l’impermanence des choses, s’ouvrir à l’éveil, apprendre à ralentir résonnent, par exemple, avec mes lectures de Lionel Naccache, Harmut Rosa ou les écrits sur les épistémologies des Suds.
2021/2023 – Frédéric Lordon
J’ai un rapport un peu contrarié à Lordon. J’ai essayé de le lire peut-être trop tôt dans ma formation intellectuelle et j’étais bien frustré de ne pas comprendre grand chose. C’est ce genre de lecture qui vous font sentir qu’il y a une vérité profonde à l’intérieur mais qu’elle vous ait difficile/impossible d’accès… pour l’instant. Que ce soit La société des affects ou Capitalisme, désir et servitude : les deux m’ont fait le même effet en 2021.
Il m’a fallu plusieurs années, ma formation en psychanalyse, des lectures de Spinoza et une étude du marxisme pour revenir et apprécier pleinement Frédéric Lordon. J’ai regardé l’ensemble de ses conférences et interventions vidéos disponibles sur YouTube, j’ai reparcouru les ouvrages que je stockais dans ma bibliothèque. Surtout, est paru Pulsion, début 2025 ; je me suis replongé avec passion dans cette intersection lordonnienne de Spinoza, Marx et Freud.
Quand j’y réfléchis, je crois que c’est Lordon (et des discussions avec des amis) qui m’a fait venir au marxisme. C’est aussi Lordon qui m’a poussé à découvrir Spinoza. C’est encore une fois Lordon qui m’a invité à lire des freudo-marxistes et moi qui venait d’une formation en psychanalyse mais qui cherchait davantage de sociologie, davantage de politique, j’ai été ravi.
2021- Baruch Spinoza
Une autre de mes découvertes dû à Frédéric Lordon, c’est évidemment le philosophe Baruch Spinoza. Je suis rentré dans l’œuvre de Spinoza par des commentaires et les supers BD réalisées par Philippe Amador (notamment L’éthique publié en 2021). N’ayant pas besoin d’être un expert de Spinoza dans le texte, j’y ai trouvé suffisamment d’intérêt, à ma portée, sans y dédier plusieurs années d’études.
Il y a une puissance chez Spinoza qui semble tout expliquer. Son déterminisme réaligne les éléments d’une vie dont on peut croire qu’ils sont éparses, détachés, morcelés. J’ai clairement eu un avant et un après Spinoza… même si aujourd’hui j’en reviens un peu et je développe une vision plus nuancée, voire critique, de la vision déterministe.
2024 – Triche : le marxisme
Je triche ici en ne citant pas un auteur mais un courant. Je ne sais pas vraiment qui citer et, je le confesse, je n’ai pas lu Le Capital. J’ai découvert le continent marxiste, comme dit précédemment, par des discussions avec un ami de la CGT et par Frédéric Lordon. Ensuite j’ai exploré ce champ :
J’ai lu quelques autres textes de Karl Marx, j’ai lu des textes de Friedrich Engels, j’ai lu des commentaires et adaptations de leur œuvre, j’ai dévoré plusieurs livres sur/par Antonio Gramsci, j’ai timidement découvert (pour l’instant) Mario Tronti et Toni Negri, je suis passionné actuellement par Lucien Sève… Je ne sais qui mettre en avant ! Et je ne saurais citer ici tous·tes les sociologues marxistes étudié·es et lu·es de manière plus éparses.
Il faut dire que j’ai découvert le marxisme assez tardivement dans mon éducation aux sciences humaines ; la psychologie m’a rendu aveugle aux phénomènes sociaux. J’ai davantage commencé mon éducation politique par des lectures anarchistes. Il est possible que les anarchistes soient plus faciles à lire tôt dans une formation intellectuelle et préparent le terrain. Les concepts marxistes demandent un minimum d’étude et je comprends la difficulté à y rentrer.
Pour ma part, et c’est évidemment un biais de ma pensée, le marxisme est une science sociale supérieure. J’accepte évidemment la critique à cet endroit et je ne manque pas de m’autocritiquer ou du moins de me dévoiler, comme ici. Toutefois, le marxisme, comme base épistémologique, la dialectique comme outil d’enquête et de réflexion, le matérialisme historique comme grille de lecture du monde social me semblent expliquer ce que les autres courants expliquent tout en n’étant pas limité pour expliquer ce que les autres n’arrivent pas à expliquer.
Je suis régulièrement impressionné par des réflexions d’inspirations marxistes et critiques. J’ai trouvé infiniment plus de réponses dans mes études et lectures marxistes/marxiennes qu’ailleurs. Ces auteurs et autrices me bouleversent à chaque analyse. J’ai parfois cela avec quelques anarchistes (Graeber déjà cité, Kropotkine éventuellement) mais rarement avec d’autres courants des SHS.
- Pour les personnes concernées, je précise que ce n’est évidemment pas le seul facteur : j’étais sous antidépresseur, avec un suivi psy, avec du soutien dans mon quotidien et je menais également d’autres réflexions… ↩︎
- groupe de fidèles ou de passionné·es (selon si on préfère le jargon de la religion ou de la philosophie) ↩︎
