Aventure-thèse – Mai 2026

Pendant le mois de Mai 2026 (32ème mois de doctorat), je me demande vraiment où va cette « Aventure-thèse ». Elle m’écrase sous son poids. Je m’épuise à lire et écrire près de 2h par jour, 7/7, en plus de mon travail rémunéré, en plus de la rénovation de la maison, en plus de ma vie de famille. À ce moment précis, je la déteste. Je ressens clairement le côté « aventure » mais ça ne m’amuse plus.

Surtout que j’ai toujours le même sentiment d’être perdu, de ne pas savoir où je vais, d’avoir l’impression de ne pas avancer, de ne rien produire. Ce sentiment me percute d’autant plus après un enterrement de vie de garçon où j’ai pu (re)voir des amis d’enfance. Tous ont des titres d’ingénieurs ou ont traversé des écoles de commerce réputées. Quand nous bavardons sur l’état du monde, je me sens vite dépassé. « Je suis un peu sociologue quand même ! Je suis en doctorat, ce n’est pas rien ! » me dis-je pour essayer de combler mon sentiment de nullité.

Il m’a fallu quelques jours de respiration pour décanter ce qu’il s’est passé. Les discussions ont principalement tourné autour de rapports à l’énergie ou aux technologies émergentes. Bref, bien plus leurs sujets que les miens ! J’ai alors été épaté par leur maitrise : connaissances physiques sur la production d’énergie, connaissances des entités commerciales et de leurs relations, connaissances des enjeux autour des ressources, etc.

Il m’a semblé être simplement hors-catégorie. Je ne pouvais rivaliser sur aucun sujet, ils en savaient tellement plus que moi ; d’où mon sentiment de nullité. À peu de choses près, mes pensées ressemblaient à : « 5 ans d’études + 32 mois de doctorat, dont plusieurs semaines difficiles dernièrement pour ça ?! Ok, ce n’est pas mes thèmes. Mais quels sont mes thèmes ?! Je dois bien avoir quelque chose à dire pour ne pas passer pour l’idiot de service ! »

J’ai bien essayé d’amener une critique sociale, de parler un peu de sociologie. Ça m’a aidé à participer aux discussions mais je n’étais pas ni en pleine maitrise ni vraiment le seul capable de tenir cet argumentaire… Il est possible de le voir comme un effet de distinction/domination ou comme une remise en cause du caractère scientifique des SHS mais il faut avouer que, dans une discussion, les faits mesurés, calculés et vérifiés apportés par les ingénieurs paraissent bien plus solide que mes remarques étayées par des « sciences de la relation ». Qu’importe la complexité de ce que j’apporte, tout peut facilement être remis en question puisque tout le monde a des relations et pensent avoir compris, plus ou moins, comment ça fonctionne. J’ai peut-être été naïf mais j’ai longtemps perçu les oppositions comme une opposition épistémopolitique : c’est le fondement des SHS qui était contredit. Là, je me suis retrouvé face à des gens très intelligents et cultivés qui comprenaient bien les différentes logiques et les enjeux et me retournaient des arguments tout à fait valables.

[Prise de recul : Quelle tristesse que je ne puisse apprécier simplement le contact de mes amis. Il faut que je cherche à exister à travers une reconnaissance. Ecce Homo. Est-ce un enjeu de virilité qui me pousse à ne pas me contenter d’être un être dans le groupe ? Qui me pousse à vouloir être reconnu comme supérieurement intelligent ?]

Et puis, ça m’est apparu. Déjà, je faisais pâle figure en tant que défenseur de la démocratie qui fantasme une domination intellectuelle. Ecce Homo. Ensuite, je me suis trompé de niveau d’attention. Il y a le logos et l’ethos, le discours et les actes.

J’ai longtemps résisté à la philosophie en voulant faire partie des scientifiques (que j’imaginais plus sérieux·se, plus pertinent·e, etc.). Je me rêvais psycho-logue, socio-logue. Cependant ce n’est pas Moi. Les mois de doctorat passant, je suis de moins en moins du côté du logos : du discours de/sur la connaissance. Dans le discours, mes potes sont bien plus solides que moi. Leurs savoirs sont plus reconnus et donc leurs arguments plus efficaces. Ils maitrisent le discours sur leur sujet, il n’y a aucun doute.

De mon côté, je cherche davantage une praxis. Je suis plus du côté de l’ethos. Et quand j’ai réussi à décaler mon regard, j’ai pu voir. J’ai eu de la reconnaissance lors de ce weekend. J’ai été remercié pour l’animation, pour l’entretien du logement, pour des petites attentions discrètes. Je n’ai pas dit grand chose, j’ai fait.

Les philosophes de l’éthique du care l’ont ressenti bien avant moi mais, au fond, c’est peut-être ça le drame de nos recherches : elles se communiquent en mineur1. Dis autrement : elles sont faciles à ignorer, à invisibiliser, à discréditer… si l’on utilise les normes dominantes, du logos scientifique ici.

Communiquer de la « science de la relation » se fait par un savoir-être en relation. Ça se vit, ça s’éprouve, ça performe, ça peut s’observer quant on sait où/quoi regarder mais ça se raconte assez mal. Du moins, quand ils s’écrivent, ce genre de savoirs revêtent plus souvent des atours littéraires, voire poétiques, que scientifiques. Cela peut créer toutes les inégalités de traitement rapidement décrite plus haut. Même si on le dégrade, personne ne peut tout à fait ignorer ce savoir, faire comme si il n’existait pas.

J’ai ce désir de m’inscrire dans la suite des philosophes du care, des praticien·nes de recherche-action, des ingénieur·es d’institutions mineures : faire exister des expériences, souvent au-delà du langage, et les documenter. Visibiliser pour qu’on ne puisse plus dire/faire comme si ce n’était rien et que ça n’existait pas.

Merci Rob’ à ton discret remerciement de fin de weekend, il m’a permis de prendre conscience de beaucoup de choses.


  1. Le concept vient des « institutions mineures » de L’École de philosophie, publié dans cet ouvrage. Je l’ai découvert grâce à Pascal Nicolas-Le Strat, ici : https://www.travailducommun.fr/billet_20260222_le_commun_au_risque_de_son_institution.html ↩︎

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