L’amicalité est un concept qui m’est tombé dessus. Alors qu’une rencontre était organisée entre les Fabriques de sociologie (groupe de recherche à l’université Paris-8) et La Trame (ils et elles en parlent mieux que moi : ici), je discute avec une intervenante-membre de La Trame. Au fil de la discussion, elle me glisse ce terme : « amicalité ». Elle le relie à une inspiration guattarienne de leur travail et des échanges avec la Clinique de la Borde.
Je n’ai jamais retrouvé qu’une poignée de sources écrites de ce terme. Il y a quelques dictionnaires en ligne (CNRTL ou Wiktionnaire) qui cite l’amicalité comme un synonyme d’amitié mais rare, littéraire, vieilli ou ironique (critiquant une fausse amitié à visée d’agression). Wiktionnaire nomme un lien vers les travaux de Jean Maisonneuve mais, après consultations de divers articles, le mot « amitié » est préféré à « amicalité » que je n’ai pas retrouvé. La seule mention que j’ai pu trouver dans une publication en sciences humaines est cet article de Manon Duclos (2014). J’ai également échangé avec un psychologue ayant travaillé à la Borde ; il ne connait pas non plus ce mot, malgré l’origine guattarienne initialement indiquée.
Je défends ici que le concept d’amicalité offre une finesse de définition entre deux relations dites « amicales ». Concrètement, comme je le définis, l’amicalité c’est un lien interpersonnel qui s’inspire de l’amitié. Ce n’est pas strictement synonyme à l’amitié. L’amitié est, en effet, massivement élective et spontanée. Bien que le critère électif pourrait être requestionné, notamment en le liant à mes réflexions sur la propinquité. Toutefois, nos amitiés sont spontanées ; elles émergent sans que nous les ayons prémédités.
L’amicalité est davantage un usage volontaire de la forme amicale. J’y vois, pour ma part, un outil professionnel utilisé sciemment dans la recherche d’un but. Dans mon cadre de travail, en formation d’adultes, c’est traiter les apprenant·es comme des ami·es. En tout cas, ce qui peut s’en rapprocher le plus sans trop frictionner avec les normes sociales. En travail social, c’est traiter nos publics non comme des usager·es mais comme des ami·es.
Ici c’est peut-être le terme « ami·e » qu’il faudrait (re)définir. J’apprécie à définir les relations par ce qu’elles font matériellement. En ce sens, Wikipédia offre une phrase éclairante dans son article sur l’amitié : « Les comportements amicaux peuvent se présenter sous différentes formes : l’entraide, l’écoute réciproque, l’échange de conseils, le soutien, la critique bienveillante, l’admiration pour l’autre, en passant par le partage de loisirs. ». Cela peut expliquer pourquoi certaines associations, certains clubs, certains partis politiques utilisent le terme d’ « ami·e » pour nommer ses membres.
Au fond, un·e ami·e c’est simplement quelqu’un·e qui émet du care à notre endroit. Ainsi, je ne vois pas de contre-indication au fait d’être ami·e avec ses collègues, avec des apprenant·es (avec lesquel·les nous collaborons/coopérons), avec des publics du travail social dont j’ai la mission de take care1.
Mon usage d’ « amicalité » est ainsi une tentative de déterritorialisation de l’amitié ou de la figure de l’ami·e de la sphère privée afin de la reterritorialiser dans un champ professionnel et donc public. L’amicalité est la cousine de l’amitié qui est volontaire, contrôlée et usitée comme médiation dans les métiers de la relation.
Elle ne s’en cache pas, sinon ce serait de la tromperie ; je ne fais pas croire aux apprenant·es avec qui je travaille que nous sommes réellement ami·es. C’est assez clair : notre relation reste cantonnée au lieu de formation (à quelques exceptions près) et nous ne nous fréquentons que le temps de la formation. Il est envisageable qu’une amicalité professionnelle ouvre sur une amitié réelle mais c’est un autre sujet et j’insiste pour distinguer les deux.
Toutefois, l’amicalité ne se dissimule pas non plus derrière une facade professionnelle : je suis en relation avec les apprenant·es. Je suis disponible et accessible (rejoignant l’éthique décrite par Louis Staritzky (2024) : être localisable, redevable et interpellable). Oui, je suis un·e professionnel·le en emploi, je ne le cache pas. Je n’en fais pourtant pas non plus un privilège pour me retirer des discussions gênantes ou des sollicitations souvent très affectives/affectées.
Je ne suis pas ami avec les étudiant·es auxquels je donne cours, pourtant ce sont des amis. Dis avec plus de clarté : nous n’avons pas une sincère amitié, je n’ai pas d’histoire commune avec elles et eux et nous nous rencontrons dans un cadre contraint, avec des rôles et des relations en partie codifiées. Pourtant, dans mes comportements et ma manière d’interagir avec elles et eux, je vais utiliser les atours de l’amitié. Et cela sans quitter la raison qui fait que l’on se côtoie : étudier, apprendre, s’éduquer ensemble2. L’amicalité est un outil pédagogique qui ne doit pas oublier dans s’inscrire dans une relation éducative.
[Au besoin, l’argumentaire scientifique qui m’a fait adopter une telle proposition se retrouve en partie dans le livre Quand les profs aiment les élèves (Virat, 2019). Des fragments peuvent être retrouvés dans les publications de Gaëlle Espinosa (en sciences de l’éducation), de Célestin Freinet (les invariants pédagogiques) voire de Pascal Nicolas Le-Strat (pour une vision politique). Et encore plus loin, je peux citer un lien avec les pratiques de l’éducation populaire, les épistémologies féministes, l’éthique du care, etc.]
- Pirouette anglaise pour éviter le jargon de la « prise en charge ». ↩︎
- Sans le citer, je me réfère ici au triangle pédagogique de Jean Houssaye ; l’amicalité est un outil entre l’enseignant·e et les élèves et n’est profitable que si le savoir joue le mort sans devenir fou. Pour de plus amples explications : https://guillaumecamuset.fr/index.php/2026/05/20/savoir-mourir/ ↩︎
