« Pédagogie » vient de παιδαγωγός (d’après le CNRTL, Wiktionnaire ou, pour plus de précision, Odon Vallet, 1999) de παῖς, l’enfant, et ἄγω, conduire. Que l’on prenne l’étymologie grecque antique (comme ici) ou latine (paedagogus), on en revient au même : « conduire les enfants ».
Alors il s’agit tout de même de s’attarder un peu sur « conduire » et « les enfants ».
« Conduire » est à entendre comme « mener à » puisque, historiquement, les paedagogi étaient les esclaves qui « conduisaient les enfants » auprès du magister habilité à leur donner une instruction. Néanmoins læ pédagogue avait comme mission que les enfants développent une bonne conduite envers les citoyens valorisés. « Conduire » c’est ainsi « mener à », « amener ». C’est aussi « emmener » et donc « accompagner » = être de compagnie avec.
Une autre traduction rapproche « conduire » de « guider ». Ainsi, les pédagogues « guident les enfants » dans leurs apprentissages. Cependant « guider » c’est aussi ouvrir la voie (la voix ?). C’est protéger des sorties de piste.
« Enfant » est une dénomination intéressante à décortiquer. Bernard Charlot abonde dans Éducation ou barbarie (2020) que la pédagogie s’est toujours construite (et a évolué) sur une vision de l’enfance. Pour préciser ma pensée sur ce sujet, j’y ai dédié un article entier et donc je n’en fais qu’un très bref résumé ici. « Enfant » est un terme étymologiquement lié à la précarité, la fragilité, la disqualification sociale. Ainsi, par effet d’équivalence, nous pourrions écrire : les pédagogues « conduisent les démuni·es », « guident les opprimé·es ».
Ainsi : les pédagogues sont des travailleurs et travailleuses qui accompagnent les opprimé·es, qui les guident vers une issue, qui leur permet de voir un au-delà de la situation de précarité dans laquelle ils et elles sont actuellement. « Précarité » est ici utilisé dans un sens large : pauvreté économique, évidemment, mais également précarité psychique, précarité cognitive, précarité épistémique… En fait, c’est assez proche de « vulnérabilité ». Ceci permet peut-être de comprendre pourquoi tant de « grand·es pédagogues » ont été des militant·es engagé·es pour la libération, la protection et le développement des droits de diverses minorités. Les pédagogues sont travailleurs et travailleuses du social. Les pédagogues sont avant-garde. Et ces phrases pourraient s’inverser.
Alors évidemment, on pourrait choisir une définition de la pédagogie moins militante, plus générale. Définir que la pédagogie est « l’accompagnement à travers des difficultés » en faisant un allant-de-soi que nous parlons plutôt de difficultés d’apprentissages ou scolaires que de difficultés sociales. Je défends que cette définition nous ampute d’une vision féconde de nos métiers. Bernard Charlot (2020b) me semble aller également dans ce sens : la pédagogie contemporaine peut parfois s’inquiéter de sa rentabilité ou de son efficacité mais assez peu de sa finalité politique et sociale.
La lecture historique des paedagogi esclaves qui amènent les apprenant·es au magister reste, personnellement, un cadre à l’analyse des hiérarchies sociales d’aujourd’hui. Les magister sont reconnus et valorisés pour leurs savoirs, c’est d’ailleurs pour ça qu’on les paie. Les paedagogi ne sont pas valorisé·es pour leurs travaux de vulgarisation, d’accompagnement, de sécurisation affective. Cet aspect de l’apprentissage est encore aujourd’hui minorisé dans les productions universitaires liées aux sciences de l’éducation par exemple. J’y vois parfois une filiation entre magister et universitaires, professeurs et enseignant·es et paedagogi et les métiers de l’éducation populaire, de l’éducation spécialisée voire de l’ensemble du travail social.
1. La pédagogie n’est pas la didactique
Cette distinction est directement issue de cette logique de différenciation entre paedagogi et magister. Je rencontre régulièrement des confusions entre « pédagogie » et « didactique ». Retrouver ce flou chez des non-spécialistes n’est pas un problème. Par contre, je croise cette indistinction des termes aussi chez des auteur·ices universitaires perçu·es comme spécialistes. C’est plus embêtant.
Vue que « pédagogie » est déjà défini dans le point précédent, je vais davantage m’attarder ici sur « didactique ». Ce terme vient du grec ancien διδακτικός, sans forme latine connue. Διδακτικός indique alors l’ « aptitude (voire des qualités) à enseigner » (d’après toujours le CNRTL, Wiktionnaire ou Schneuwly, 1990).
Dès lors la différence est fondamentale ! Alors que la pédagogie se concentre sur la relation d’accompagnement, la didactique se concentre sur l’enseignement. La pédagogie est relation interhumaine, la didactique est relation aux connaissances. Dis en langage des sciences de l’éducation : la pédagogie est du côté de la construction des savoirs quand la didactique est du côté de la transmission de connaissances. Ce qui n’empêche pas les pédagogues de faire, de temps à autres, de la didactique ni les didacticien·nes de faire, de temps à autres, de la pédagogie. Simplement ce n’est pas la même chose, sans être, ni dans un sens ni dans l’autre, une quelconque dépréciation.
Concrètement, dans les milieux professionnels de la formation, bien malin·e celui ou celle qui est capable de distinguer quand il ou elle fait de la pédagogie et quand il ou elle fait de la didactique. Dans l’action, au sein de nos milieux, cette distinction n’a pas grand sens. Elle a surtout une fonction de classification des savoirs.
Peut-être que l’histoire des disciplines peut nous renseigner un peu plus ; la didactique se développe avec les Lumières et l’avènement, en Europe, des systèmes scolaires à visée démocratique. L’idée de fond qui sous-tend le développement de la didactique est le projet d’instruire en masse, départ incontournable de la mise en place d’un système politique démocratique. Toutefois, la massification va flirter avec une objectivation, une recherche de rentabilité et/ou d’efficacité. La didactique est historiquement scolaire ce qui l’a différencie radicalement de la pédagogie qui est historiquement en marge de l’école.
Bien qu’elles portent toutes les deux un projet démocratique, il est possible aussi de nommer que ce ne semble pas être exactement le même projet. Le projet porté par la didactique est un projet universaliste qui défend une égalité de traitement, une égalité des chances. En donnant à tous et toutes des connaissances de base, les individu·es seront en compétences de participer à la société. La démocratie est ici définie comme démocratie représentative libérale avec une massification du pouvoir de vote, une possibilité de se proposer à l’élection, etc.
La pédagogie défend, dès son origine, des accompagnements individualisés et donc une propension à l’équité plutôt qu’à l’égalité. Si l’on ne considère que la notion d’accompagnement, la pédagogie porte des éléments plus oligarchiques que démocratiques. Elle vise un accompagnement de certain·es et non de tous·tes.
Néanmoins, dans péd-agogie, il y a agog- = accompagner mais il y a aussi péd- = la cible de l’accompagnement = nos fameux « enfants » ou « opprimé·es ». La pédagogie n’est pas en essence démocratique ; elle le devient quand on considère la démocratie dans une approche non égalitaire, conflictuelle.
La démocratie est le pouvoir au peuple contre la domination d’une élite. Les marxistes, depuis Karl Marx, ont tendance à définir « la démocratie » comme « la dictature du prolétariat » : la prise du pouvoir par le peuple, les prolétaires, les opprimé·es, etc. Paul Ricoeur définit, lui, une société démocratique comme « un État qui ne se propose pas d’éliminer les conflits, mais d’inventer les procédures leur permettant de s’exprimer et de rester négociables » (Du texte à l’action, 1986, p. 404), « négociables selon des règles d’arbitrage connues » précise-t-il dans Autour du politique (1991, p. 166)1.
Ainsi si l’on accompagne « les démuni·es », « les opprimé·es », « les prolétaires », alors la pédagogie m’apparaît intrinsèquement lié au travail social, à la défense des droits, à la visibilisation de certain·es. Toutefois, cela ouvre la question d’un élargissement à outrance. Que reste-t-il de clairement pédagogique si faire acte de pédagogie se confond, au fond, avec aider ? La pédagogie doit rester dans son champ d’application : l’éducation. Elle n’aide pas économiquement ou juridiquement : elle favorise et facilite la constitution et l’appropriation de savoirs qui, eux, peuvent être des marche-pieds vers un mieux être.
Pour conclure, la principale différence entre « pédagogie » et « didactique » semblent être la différence entre « savoirs » et « connaissances ». La didactique met en place des méthodes et des stratégies afin de favoriser l’acquisition de connaissances précises, visées et souvent évaluables. La pédagogie accompagne un·e autre dans la constitution et l’appropriation d’un savoir qui lui est propre. Læ pédagogue est ainsi en possibilité d’amener un·e autre à développer un savoir que ellui-même n’a pas (ou différemment). Ses finalités sont intrinsèquement imprécises, fluides et non-évaluables.
2. La pédagogie n’est pas (que) l’explicitation ou la vulgarisation.
En ce sens, l’explicitation, la vulgarisation, la simplification et la démocratisation/massification culturelle peuvent être des éléments vus comme « pédagogique ». J’entends parfois des collègues utiliser « pédagogie » comme quasi-synonyme de « simplification » ou de « vulgarisation ». Toutefois, bien que ce sont des stratégies souvent utilisées, la pédagogie ne peut se résumer à cela. Cela revient à dire que « roman » et « Le dernier jour d’un condamné » sont synonymes. Le dernier jour d’un condamné est un roman mais l’ensemble des romans n’est pas (que) Le dernier jour d’un condamné.
Pour revenir à la pédagogie, l’explicitation, la simplification ou la vulgarisation sont des tentatives de traduction de connaissances, voire d’un savoir, dans le but de le(s) rendre plus accessible à d’autres. Ces sont des stratégies qui portent sur la communication (souvent orale) d’un savoir. Cependant la pédagogie s’intéresse également à l’aménagement des espaces, à la temporalité, à la relation dite « prof-élève », aux relations intragroupe-classse, etc. En tant que « théorie de la pratique »2, la pédagogie est une réflexivité en acte : elle est prise dans des situations réelles (et donc complexes) et tente une résolution. Ainsi elle n’est jamais réductible à rien de moins que cela : une praxis en prise avec le réel, tout le réel de la situation pédagogique.
On pourrait citer ainsi (sans aucune recherche d’exhaustivité) :
- le lieu de la formation : son aménagement, sa décoration, sa température, son aération, etc.
- la maquette de la formation entreprise : modalités de transmission/exploration, quotité d’heures de cours par semaine, alternance versus scolarisation, nombre d’apprenant·es par groupe, nombre de pédagogue(s) par groupe, etc.
- l’état de læ pédagogue : joie, enthousiasme, envie d’être là ou fatigue, irritabilité, stress professionnel voire maladie mais aussi problèmes personnels, etc.
- la formation de læ pédagogue : culture-métier de l’Éducation Nationale ? de l’éduc pop ? autres ? formation scientifique en SHS ? en SDE ? autodidaxie ? expériences reconnues comme équivalence ?
- l’histoire de læ pédagogue : quelles résurgences sont activées par le fait de devenir « prof » ? quelles visions de l’école a-t-iel ? quelles visions de l’apprentissage ou de la culture ?
- la relation « prof-élève » : projections faites par læ pédagogue, survalorisation, stigmatisation et discriminations conscientes ou non de certain·es apprenant·es, transferts psychologiques mais également enjeux de classes/genres/races/sexualités/handicaps qui influenceraient cette relation
- la relation « élève-prof » : projections des apprenant·es sur læ pédagogue, etc.
- l’histoire personnelle de chaque apprenant·e : quelles visions de l’école a-t-iel ? quelles visions de l’apprentissage ou de la culture ? quelles résurgences sont activées par le fait de revenir en classe ? d’être à nouveau « élève » ?
- l’état de l’apprenant·e : joie, enthousiasme, envie d’être là ou fatigue, irritabilité, stress professionnel voire maladie mais aussi problèmes personnels, etc.
- etc
- etc
- etc
Faire acte de pédagogie c’est œuvrer en situation complexe, entre relations interpersonnelles et situations de groupes, et tenter de prendre en compte le plus large nombre de facteurs précédemment notés afin de concevoir et de mener un quelque chose qui favorise l’appropriation de savoirs par des apprenant·es. C’est tout un débat de savoir comment évaluer cela : est-ce les notes obtenues par les apprenant·es dans un formation diplômante ? est-ce la mémorisation des contenus enseignés ? est-ce une appropriation des savoirs ?
Je reviens ici sur la différenciation pédagogie/didactique nommée plus haut : en pédagogie, il n’y a pas de moyen fiables d’évaluer les savoirs appropriés par les apprenant·es… sauf peut-être une ethnographie longitudinale : une observation de l’entièreté de la vie d’une personne afin d’évaluer si des actes pédagogiques vécus semblent déclencher des comportements. Et encore cela ne nous permet pas d’isoler si c’est l’un ou l’autre des facteurs vécus qui semblent avoir produit un effet. Bref, rien de bien « scientifique ».
2. La pédagogie n’est pas un mesquin élément de langage technocrate.
Wiktionnaire nous informe que « pédagogie » comporte une dernière définition encore non développée ici : « (Politique) (Récent) Elément de langage du vocabulaire politique et des communicants où le mot est employé pour désigner l’accompagnement et les explications censées convaincre l’opinion publique de la justesse des réformes entreprises par le gouvernement. » (consulté le 02/12/2023).
Cet usage amène le terme de « pédagogie » à finir dans le Dictionnaire des mots haïssables de Samuel Piquet (2023). Et ce n’est pas faux, même si c’est un usage détourné. Les différents gouvernements Macron ont participé à cet vision en utilisant couramment « pédagogie » comme « fabrique du consentement » ; faire preuve de pédagogie viserait l’obtention de l’adhésion du plus grand nombre aux réformes entreprises.
Quelques exemples :
- Édouard Philippe, 1er ministre, le 28/08/2017, à la sortie d’un séminaire des ministres a dit : « Le président nous a encouragés à être pédagogues, à être clairs, à donner du sens à ce que nous faisons », jusque là, c’est louable. « Il est évident qu’en matière d’explications, de pédagogie, de débats, on n’en fait jamais assez », déjà se glisse l’idée que si le débat continue ce n’est pas dû à une opposition idéologique mais bien à une incompréhension des opposant·es. « Ce que nous voulons, c’est que les Français comprennent pleinement, pour ensuite juger, la totalité de ce que nous voulons faire, la cohérence, le sens. » et là nous avons un lien implicite entre le fait que « les Français comprennent », jugent « ce que nous voulons faire » et « la cohérence, le sens » laissant entendre que toutes les actions du gouvernement sont cohérentes et sensées pour « les Français ».
- Christophe Castaner, alors porte-parole du gouvernement, a dit, autour de la première allocution télévisée du nouveau président Macron du 08/10/2017 qu’elle était « un moment de pédagogie nécessaire ». De grandes réformes se préparent comme la désormais célèbre loi travail El Khomri, il s’agit alors de pré-convaincre le peuple afin que ces réformes soient acceptées.
- Public Sénat, le 30/08/2017, cite que « des sources concordantes » indique que le parti présidentiel, récemment élu, demande à ses membres de « faire de la pédagogie sur les ordonnances dans la rue, auprès des Français ». Ici « faire de la pédagogie » est directement synonyme de « expliquer » avec un sens implicite de « convaincre ». C’est tout à fait un mésusage.
- Nicole Belloubet, le 28/10/2023, sur RTL, Le Figaro et LCI est citée pour avoir dit : « Je pense qu’il ne faut pas cesser de faire de la pédagogie. Je dirai même que c’est une condition de la démocratie politique. ». « Pédagogie » est encore une fois utilisé ici comme un faux-synonyme de « convaincre ». Bien que la pédagogie puisse avoir une place en politique et est sûrement un préalable pour un système plus démocratique ; faire de la pédagogie en politique c’est d’offrir une possibilité aux personnes de constituer des savoirs à leurs propos afin de prendre des décisions leurs étant les plus favorables possibles. Faire de la pédagogie en politique n’est pas un synonyme de propagande ou d’encouragement à soutenir un parti ou un autre.
Dans tous les cas, cet usage politique et détournée du terme de « pédagogie » insinue une image où la relation dite « prof-élève » se reflète dans une relation gouvernant·es-gouverné·es. Sans toutefois nier la nécessité qu’aurait n’importe quel gouvernement a devoir fabriquer du consentement à son pouvoir, notamment par l’explication de ses réformes, la rhétorique de la pédagogie est une stratégie d’euphémisation de la constitution d’une hégémonie. Elle laisse entendre que læ Français·e qui a bien compris sera forcément d’accord avec ledit gouvernement.
Je souhaitais nommer cet enjeu dans cette rubrique de définition afin de bien différencier les usages. L’usage politique du thème de la pédagogie nuit aux actions des pédagogues. Nous nous retrouvons assimiler à des communicant·es et/ou rhétoricien·nes dont le but serait de détourner les personnes de leur pensée propre. Bien que faire de la pédagogie, c’est parfois détourner un chemin de pensée, pour éviter des reproductions socio-éducatives à l’infini, éviter des écueils connus de doctrines antisociales ou tendant à l’autosabotage socio-politique. Les pédagogues sont ainsi soumis·es à une exigence éthique. Si on s’appuie sur l’histoire récente de la pédagogie, cette exigence éthique est une exigence tournée vers la subjectivation des personnes accompagnées. Je crois que perdre cette vision c’est quitter le champ de la pédagogie.
- Citations retrouvées grâce au guichet du savoir : https://www.guichetdusavoir.org/question/voir/36461 ↩︎
- Termes de Michel Fabre (non daté), cité dans Robbes, B. (2013). Épistémologies de la pédagogie, relations aux savoirs et à la didactique. Éducation et socialisation, n°34. Disponible ici : https://journals.openedition.org/edso/434?lang=en ↩︎

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