Cet article possède un pendant « adulte » que je vous invite à lire conjointement.
En guise d’avant-propos, je précise que je n’ai pas comme objectif ici de révolutionner la notion d’ « enfance ». L’usage populaire de « enfant » pour définir ces gamin·es qui jouent sur la placette en face de chez moi n’est pas un problème. Tout comme ma mère (coucou Maman) me perçoit comme son « enfant » et elle a bien raison. Je questionne ce terme quand il est inclus dans une progression et une opposition avec un « être adulte ». Je m’interroge surtout sur des enjeux professionnel·les pour moi et mes collègues : qu’est-ce que veut dire « adultes » dans « formation d’adultes » et/ou « enfant » dans « pédagogie », étymologiquement « guider des enfants » ?
Je trouve qu’on fait vite un allant-de-soi (si ce n’est plusieurs) quant à la définition d’ « enfant » ou d’ « enfance ». Tantôt, l’enfance est confondue avec la minorité légale : être un·e enfant c’est n’avoir pas encore 18 ans. Tantôt, il serait apparemment évident que l’enfance est un stade de développement ayant un début (la naissance, la marche, la diversification alimentaire) et une fin (la puberté, la majorité).
Il est admis en sciences sociales que les âges de la vie ont une définition surtout socio-politique située. C’est-à-dire que les définitions de l’« enfance », l’« adolescence » ou de l’ « adultéité » varient selon les peuples, les classes, les époques et les systèmes politiques.
Ce que je questionne personnellement est le fait d’ériger ces stades, qu’importe leur définition, comme successifs et, souvent, sans régressions. En un mot : inertes. Et si l’enfance comme l’adultéité étaient plutôt des dynamiques en mutation permanente ? C’est-à-dire que je peux être un·e enfant à certains endroits, dans certaines situations mais un·e adulte dans d’autres. Et que cela peut changer d’un temps à l’autre. C’est ce que je décèle parfois dans certaines théorisations de l’analyse transactionnelle. « L’enfant qui est en vous est encore vivant » disent-ils parfois. L’enfant en moi est toujours vivant car je suis toujours vivant et que je suis l’enfant. Tout comme je suis l’adulte. La distinction crée une opposition qui ne fait que constituer deux groupes sociaux s’excluant ; n’est-ce pas dépassable ?
C’est aussi ce qui m’a marqué dans des invectives populaires : « Ne fais pas l’enfant ! » ; « T’es un·e gamin·e…» ; « Comportes-toi en adulte ! ». Dans les contextes où ces paroles ont été prononcé, il semble assez clair que tout le monde était en connaissance des âges des personnes présentes et qu’ils et elles étaient tous·tes majeur·es. Ainsi, cet usage montre qu’un certain sens dynamique des âges de la vie est tout à fait communément admis.
Mon cadre d’analyse est donc le suivant : les personnes n’existent pas (anatta bouddhiste), nous sommes un tas de cellules en renouvellement permanent (matérialisme) et nous ne sommes que ce que nous faisons (pragmatisme). Pour préciser, j’entends surtout ici qu’il n’y a pas un Moi profond, immuable, de la naissance à la mort. Nous sommes un processus fluide en changement permanent : que ce soit matériellement, socialement, psychiquement.
Ainsi définir de manière rigide l’ « enfance » ou l’ « adultéité » est toujours une simplification du réel. Ce n’est pas grave ! On ne peut de toute manière pas faire autrement : l’outil langagier n’est pas omnipotent et nous avons besoin de peupler le monde de concept pour rendre le réel intelligible à notre compréhension limitée. Par contre, je défends qu’il est important de conserver cela à l’esprit : ce sont des simplifications.
Étymologie
Mes définitions reviennent souvent à l’étymologie et à l’histoire du mot pour essayer de comprendre comment il s’est construit. « Enfant » vient du latin « infans » qui signifie « celui (ou celle) qui ne parle pas ». J’ai malheureusement perdu la source depuis mes premières recherches sur le sujet mais j’avais lu un article d’un·e philosophe et/ou historien·ne qui indiquait que « ne parle pas » n’est pas forcément à prendre au sens littéral. « infans » ce sont aussi celles et ceux « à qui on ne donne pas la voix ». Et « voix » ici peut être entendu comme « parole », « participation aux discussions, aux débats » mais également, en prolongation, comme une voix politique : un avis, un vote.
En prolongeant ce regard, les « enfants » est un méta-groupe social regroupant l’ensemble des personnes dont la parole n’est pas entendue, n’a pas de poids. Selon le cadre de pensée, on appelle ces gens « démuni·es », « dominé·es », « minoritaires », « opprimé·es », « exploité·es », etc. Les « enfants » pourraient être perçus comme un groupe social défini autrement que par son âge administratif.
Le CNRTL nous indique que les définitions françaises historiques tirée de « infans » se séparent en deux. Tout d’abord il y a « enfant » comme « en bas âge » mais aussi « qui a le caractère, la conduite d’un enfant ». Malgré que l’on puisse reprocher la circularité de la définition, je remarque qu’ici ce qui défini l’enfant, hors l’âge administratif, seraient des « caractère[s] », des « conduite[s] ». Donc une définition fluide, selon les comportements des acteurs et actrices en situation et non une définition stricte, administrative et décisive.
Il s’agirait de ne pas oublier que nous sommes avant tout des êtres sociaux : Myriam, 16 ans, dans un groupe de personnes de 40-50 ans va se comporter de manière plus « adulte » afin de correspondre aux normes du groupe. À l’inverse, José, 47 ans, peut se comporter de manière très « enfantine » si il évolue dans un groupe constitué de personnes de 16-17 ans : toujours selon les normes actualisées du groupe. C’est ce que nous vivons couramment dans les formations BAFA par exemple.
L’autre définition est lié à la filiation : être « enfant » c’est toujours être « enfant de » = « descendant·e ». Je suis l’ « enfant » de ma mère, comme je le nommais plus haut. Je suis un « enfant » d’Internet ou un « enfant » des années 90. Bref, ici le terme permet de tracer une filiation. Ce n’est absolument pas une caractéristique d’âge ni vraiment une caractéristique dépassable mais plutôt un état de fait nommant nos antériorités. Nous sommes tous et toutes des « enfants » de notre société de vie.
On peut également trouver des renvois au « puer » latin de ci de là. Malgré quelques lectures, je n’y trouve rien d’intéressant. « puer » = « enfant mâle », « enfant de noble ». Soit. On n’obtient aucune définition de ce qu’est l’enfance. Tout au plus, je suis renvoyé à « puérilité » : « caractère de l’enfance », « caractère puéril, peu sérieux ». Le concept de « puérilité » a peut-être conservé plus de justesse que celui d’ « enfance ». Malheureusement, comme décrit dans la partie suivante, il est souvent utilisé dans un sens uniquement négatif et stigmatisant.
Dans une perspective qui refuse de figer les individu·es, il nous faut voir l’enfance comme un ensemble de comportement et non comme une caractéristique fixe d’un·e individu·e. Dans une logique interactionniste/situationniste, je préfère définir l’ « enfance » comme un ensemble de comportements et d’attitudes « puéril(e)s », c’est-à-dire « manquant de maturité, de sérieux » toujours en évolution et dépendant de conditions contextuelles. Je me comporte en « enfant » parce que quelque chose me pousse à cela.
« Arrête de faire l’enfant ! »
Je reprends comme titre de cette partie des invectives que l’on peut entendre ça et là. « Faire l’enfant » ici, « être un·e gamin·e » ou simplement « être puéril·e » sonne comme un reproche. Et il me semble que ce soit l’usage que l’on en fait. Nommer le caractère enfantin est ainsi bien souvent (toujours ?) un rappel normatif, le doigt pointé sur une déviance, une volonté de disqualifier.
« Enfant » revêt ici un caractère négatif qu’il s’agirait de dépasser. En réalité, il y a une équivalence troublante entre « enfant », « gamin·e », « puérilité » et « débilité », « idiotie », « stupidité ». Dans certains cas d’autres qualificatifs détournés de leur sens originel remplissent la même fonction : « cas social », « pauvre », « fragile », « sensible », etc. Je pourrais y ajouter les critères du féminin, souvent utilisé, notamment en milieu masculin, pour indiquer des comportements indésirables.
Dans ce cas, l’ « enfant » est celui ou celle qu’on ne veut pas être, qu’il s’agirait de dépasser. Il y a eu récemment un retour à une valorisation idyllique de l’enfance également. « Rester enfant » renverrait cette fois à conserver une candeur et une naïveté contre un monde sombre et complexe. C’est une vision des « enfants » comme certain·es ont des personnes avec déficience mentale : des bienheureux. Satisfait·e d’une joie simple et facile que les « adultes » ayant toutes leurs facultés mentales sont incapables. Ai-je vraiment besoin de montrer que cette définition est stigmatisante, erronée et n’enlève rien au(x) problème(s) ?
Si je résume, dans l’usage contemporain « être un·e enfant » c’est donc faire preuve de naïveté (qui flirte avec l’idiotie), refuser les responsabilités (ou les fuir ?), être solipsiste. Le solipsisme est le fait de se croire seul·e au monde, de ne v/pouvoir participer à quelconques collectivités. C’est l’état originel des êtres humain·es lors de leurs premières années de vie. Un psychisme sain quitte cet état entre 30 et 48 mois. C’est un mécanisme de défense que de s’y replier. Encore une fois, je n’ai rien contre. Cependant, nommons-le clairement.
Que fais-je des différences évidentes ?!
Il y a évidemment des différences physiologiques, corporelles et psychiques entre celles et ceux qu’on appelle communément « enfant » et d’autres catégories comme les « adolescent·es » ou les « adultes ». Dit autrement : il y a des différences entre un·e être prépubère et d’autres en cours de puberté, voire pubère. Je ne le nie pas. Simplement, je trouve le mot « pubère » bien plus précis pour décrire cette réalité.
D’un point de vue psychique, on pourrait me dire qu’il y a des différences notables entre enfant et adulte. Peut-être suis-je idiot mais je ne les vois pas tant… Du point de vue des besoins, je n’en vois aucune. Les besoins sont, qualitativement, les mêmes (manger à sa faim, sécurité affective, appartenance sociale, etc.). Simplement, ils se manifestent différemment « quantitativement ». Il m’apparaît que ce sont surtout les assauts des angoisses qui sont « mieux gérés », plus dissimulés chez les adultes.
Sociologiquement, on pourrait croire voir une différence notamment de comportement. Et je ne peux le nier. Cependant, plutôt que de voir deux êtres qualitativement différent et qui s’oppose (enfant/adulte), je vois plutôt une continuité. Je vois un·e être en apprentissage (de la propreté, du langage, des normes sociales) et un·e autre qui a construit un savoir à ces endroits (qui reste en apprentissage de bien d’autres choses cela dit).
Reste la question de la structuration psychique, si l’on veut. Mes études en psychanalyse, couplées de lectures en sciences de l’éducation, me poussent à penser que les premières années de vie sont tout de même spéciales. Elles structurent un·e être, elles construisent des habitus qui ensuite s’expriment. À cet endroit, je n’ai aucune réponse. Ce serait cela un·e « enfant » ? Un·e être en structuration psychique ? On reviendrait alors à une définition proche de l’ « infans » latin littéral : les enfants sont le premier âge de la vie des humain·es, de la naissance à l’acquisition du langage (18 mois ? 24 ? 36 ?1).
Radicalisation
En ce sens, je me retrouve dans les propos de psychanalystes qui évoquent que le langage fait entrer dans la société/civilisation. Si je pousse plus loin, la définition d’ « enfant » dans laquelle je semble me retrouver est : « un·e être-apprenant la civilité·e ». En précisant qu’ici j’utilise « civilité·e » ou « civiliser » sans le relent raciste qui lui est parfois accolé. « Civilisé·e » est à prendre dans son sens premier : « rendu·e civil·e », c’est à dire « citoyen·ne » : membre actif·ve d’une société donnée.
Les mineur·es ont besoin d’être « civilisé·es » par une éducation qui cherchent à les amèner à être des citoyen·nes démocrates. Les personnes en rupture sociale ont besoin d’être « civilisé·es », c’est-à-dire accueillir leurs voix en tant que membres à part entière de la société. Les immigré·es ont besoin d’être « civilisé·es » dans le double sens d’être accueilli·es, d’avoir des droits garantis2 et dans le sens « actualisé·es », c’est-à-dire en les accompagnant à acquérir les codes et à pouvoir participer à leur société d’accueil. Néanmoins cela permet de rajouter les personnes à tendance égoïstes, antisociales, fascistes, etc. qui pourraient se considérer comme « adultes ». Dans ma définition, ces gens sont encore enfantins et ont besoin d’être « civilisé·es » : amener à une place de citoyen·ne actif·ve d’une société, c’est-à-dire membre constitutif d’un commun. La non-participation à la société, l’appropriation égoïste des ressources, la capitalisation au péril du reste du monde sont des actes profondément puérils.
Cette définition élargie me permet d’y faire rentrer évidemment les bambin·es mais également toutes personnes ayant besoin d’aide sociale, toutes personnes en apprentissage et toutes personnes ne s’inscrivant pas dans un travail du commun. Notre vie est ainsi démarrée par l’ « enfance » et sans cesse y revient. Cette définition permet de rappeler l’exigence démocratique. Il ne suffit pas d’être majeur·e, d’avoir un droit de vote pour être un·e démocrate. La démocratie n’est pas un donné mais un travail du quotidien : un travail de civilisation.
Conclusion
Pour revenir à l’origine de cette réflexion, la pédagogie serait alors « guider des êtres-apprenants », voire dans un sens radical « guider vers la civilité » = « acte de civiliser ». Bien que j’ai conscience de l’abus probable de l’élargissement de cette définition, je trouve la réflexion intéressante. Elle nous offre une sortie de l’opposition stricte enfant/adulte et pousse à repenser l’accompagnement éducatif.
Si l’on adhère à cette définition, la pédagogie est un acte fondamentalement démocratique et la diffère drastiquement de la didactique par exemple. La réflexion se poursuit dans mon texte sur la pédagogie.

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